Pères et maires

Les démissions de maires se propagent, leur renoncement à un nouveau mandat se multiplie et le taux de l’abstention aux élections municipales s’accroît : on peut parler de situation préoccupante à propos d’une institution qui, jusqu’alors, avait semblé échapper à la crise de la représentation politique.

Ses causes sont largement connues. Les municipalités, souvent contraintes de faire plus avec moins, voient leurs activités de plus en plus corsetées par une orientation et des obligations venues d’en haut qui limitent leur prise en compte des besoins et des aspirations de la population.

Il s’agit encore et toujours de réduire le périmètre des services publics en faisant croire aux administrés que le « privé » fera mieux et à meilleur marché. Or, l’accès aux activités privatisées leur coûtera souvent plus cher que lorsque celles-ci étaient, dans une  proportion plus ou moins grande, subventionnées par les impôts. En effet, à leur prix de revient s’ajoutera la rémunération du capital. C’est ainsi que les usagers des autoroutes alimentent, lorsqu’ils achètent leur ticket, les confortables dividendes versés aux actionnaires des entreprises concessionnaires.  L’idée d’indexer partiellement le salaire des préfets sur les « économies » réalisées par les collectivités territoriales transformerait ces derniers en auxiliaires du CAC 40 rétribués par les contribuables.

Mais ces réalités n’expliquent pas à elles seules le malaise des maires. Celui-ci comporte en arrière-plan une évolution profonde des mentalités. Beaucoup de maires attribuent leur lassitude au fait que chez leurs administrés le consommateur a pris le pas sur le citoyen et ne s’intéresse aux affaires de la cité que lorsque son intérêt personnel est en jeu. Et là leurs exigences peuvent s’accompagner d’une certaine violence.

Les maires se trouvent ainsi aux premières loges pour affronter une situation générale qui découle de l’inégalable promesse de la société contemporaine : l’effacement de la distance entre les désirs de chacun et leur satisfaction. Certes personne n’ignore son caractère fallacieux mais, comme pour le rêve américain d’antan, tout le monde veut y croire. D’où un fonds d’impatience – de type infantile – chez les administrés et leur difficulté, pour ne pas dire leur incapacité, à s’inscrire dans un projet commun, susceptible de transcender les intérêts immédiats et les égoïsmes. Notons au passage que c’est là l’obstacle majeur auquel se heurte la prise de conscience de l’urgence et du caractère vital des impératifs écologiques.

Les causes de cette évolution sont multiples et profondes. J’ai intitulé ce texte Pères et maires pour pointer la part qui revient à l’effondrement de la figure paternelle de l’autorité. Cette dernière a, dans le temps long de l’histoire, constitué la matrice de toute autorité. Le privilège de l’âge me permet de mesurer le gouffre qui s’est progressivement creusé depuis l’époque de mon enfance où le maire, l’instituteur, le médecin, le curé bénéficiaient spontanément d’un respect et d’une écoute de la part des gens comme s’ils avaient été investis de la mission de prolonger le rôle joué par leur père pour faire d’eux des adultes.

Il n’y a aucune raison de regretter ces temps et on ny reviendra pas. Les changements intervenus sont ambivalents. S’ils comportent les aspects évoqués ci-dessus, ils ont, par ailleurs, enrichi la notion de liberté individuelle. Ils constituent une émancipation, notion centrale du livre que Pierre Rosanvallon vient de publier Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018. Il s’y félicite de la « sortie du patriarcat » mais souligne la nécessité « de construire ou de reconstruire des rapports sociaux ouvrant la possibilité de vivre des libertés ensemble ».

 

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Les âmes mortes

Les bons films sur le travail sont relativement rares car les réalisateurs qui ont abordé ce sujet ont trop souvent cédé à l’affichage de bons sentiments. Rien de tel dans Une valse dans les allées du cinéaste allemand Thomas Studer. Ce film actuellement sur les écrans traite, avec une parfaite maîtrise de la mise en scène, du travail aliénant tel qu’il fleurit à notre époque. Pas de pathos à propos de la notion philosophique d’aliénation, mais sa perception sensible – une perception de l’intérieur, pourrait-on dire – de la manière dont elle est vécue par les membres d’une équipe de manutentionnaires en grande surface.

Ce sentiment provient de l’extrême indigence de leur activité, limitée à un petit nombre de gestes à l’infini répétés pour approvisionner au moyen de charriots élévateurs, des rayons où l’accumulation des multiples variétés de pâtes, de boissons gazeuses ou non,  de produits d’entretien, de sucreries leur renvoie l’image de leur condition, celle de soutiers d’une société d’abondance. Ce film a quelque chose des Temps modernes, mais transposés dans le monde contemporain d’une manière qui rappelle le néo-réalisme italien de l’immédiat après-guerre.

À la différence du chef-d’œuvre de Chaplin Une valse dans les allées suinte un ennui poisseux qui créée, chez le spectateur, un malaise croissant à mesure qu’il prend conscience de la solitude des personnages et de leur vide existentiel. Tel l’un de ces trous noirs qu’on rencontre dans l’univers, leur lieu de travail les engloutit corps et âmes. Il les façonne à son image. Alors vient cette interrogation chargée de révolte : est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Oui, c’est ainsi pour beaucoup, en tout cas pour un nombre plus élevé que nous le supposons. Studer s’est appliqué à dépeindre une situation des plus ordinaire, bien aidé en cela par des comédiens de grand talent.

Non, il nous montre des Allemands, de ces travailleurs allemands dont on nous dit que leur sort est des plus enviables car eux, à la différence des « Gaulois », ont accepté les « réformes ». Hasard du calendrier : dans le film de Lee Chang-Dong, Burning, sorti cette semaine, une brève scène d’embauche sur un chantier sud-coréen confirme le caractère universel de la condition de l’homme traité comme une chose.

Certains de ces valseurs dans les allées cabossés par la vie avaient espéré, grâce à leur boulot,  prendre un nouveau départ. Mais quand rien ne fera que demain ne sera pas la copie conforme d’un aujourd’hui sans relief, sur quoi prendre appui pour rebondir ? On dira que c’est affaire de tempérament personnel et qu’à conditions égales certains s’en sortent. C’est exact. Mais lorsque l’aliénation liée au travail, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, touche un pourcentage très important des salariés, l’incidence des facteurs individuels se réduit d’autant.

Ces manutentionnaires appartiennent à la catégorie définie par E. Macron comme « ceux qui ne sont rien » par opposition à « ceux qui réussissent » (1). L’un d’eux a d’ailleurs partagé ce constat et en a tiré la conclusion logique : il se suicide. On ne peut pas ne pas penser aux âmes mortes pour reprendre le titre d’un roman du grand écrivain russe Nicolas Gogol. Ces âmes mortes étaient celles des serfs, morts ou vivants, ainsi que de tous ceux qui, dans la Russie du XIXième siècle, contribuaient à les maintenir dans le rien.

Dans le film de Thomas Studer les perdants sont des perdants tels que les produit un certain ordre social. Leur sort est une plaie vive qui questionne sur le fond l’échelle des valeurs de ce type d’ordre social et en premier lieu ce qu’il met sous le mot réussite en termes de contenu humain et d’apport pour la collectivité.

 

1.- Déclaration devant un parterre d’entrepreneurs lors de l’inauguration, le 29/6/17, de l’incubateur de start-up de la halle Freyssinet.

Malraux reviens !

L’acteur et metteur en scène Robin Renucci ainsi que huit autres représentants d’associations culturelles ont publié une tribune (Le Monde du 8/8) dans laquelle ils accusent la politique présidentielle d’affaiblir délibérément le ministère de la culture. On savait Françoise Nyssen critiquée notamment pour son manque d’expérience politique et la gestion de son ministère, mais de là à voir la main d’E. Macron dans les difficultés qu’elle rencontre, il y a un pas. (Je laisse de côté les irrégularités dont la patronne d’Actes Sud est soupçonnée).

Ce pas est résolument franchi par les signataires de ce texte. Je les cite : « Il nous apparaît clairement que le président ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis l’Elysée, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui pilotent en coulisse la réforme de son administration et repensent sa politique. »

Là comme ailleurs des réformes sont sans doute nécessaires, mais le véritable objectif d’E. Macron c’est de provoquer une rupture qui ravalerait le ministère au rang de simple exécutant « d’une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en région » et « qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. »

Les auteurs de la tribune dénoncent « la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner – via le PassCulture – la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. » Réduire le champ d’application des services publics et livrer le terrain ainsi dégagé aux intérêts privés, telle est en effet l’essence du macronisme.

La visée n’est pas qu’économique. Si rien ne vient stopper ce processus, le devenir de la société française ne relèvera plus de la responsabilité des politiques mais sera le résultat aléatoire du « libre » jeu des forces dominantes de l’économie et de la finance. Fini le citoyen, place à l’homo economicus.

On discerne aisément les gagnants et les perdants de ce que prépare le pouvoir dans le domaine culturel. La remise en cause du travail des acteurs de terrain pour l’accès au meilleur de la création artistique laissera le champ libre à la consommation de masse des produits culturels délibérément formatés pour « faire des sous ». Parmi ces produits tout n’est évidemment pas à jeter, mais le meilleur est de plus en plus submergé par le flot montant de la médiocrité. La fausse monnaie chasse la bonne.

La distinction d’André Malraux entre ce qu’il nomme les « arts d’assouvissement » et les arts proprement dits redevient d’actualité pour définir l’esprit d’une politique culturelle conquérante. « Le domaine de l’assouvissement, écrit-il, n’est pas un domaine de valeurs, mais de sensations ; il ne connaît qu’une succession d’instants, alors qu’arts et civilisations ont lié l’homme à la durée sinon à l’éternité, et tendu à faire de lui autre chose que l’habitant comblé d’un univers absurde (…)  les arts d’assouvissement ignorent ou rendent impossible la transcendance esthétique, tout incapables qu’ils sont de « rendre présent » le monde auquel fait accéder la véritable création artistique. » (Les Voix du silence, Bibliothèque de la Pléiade).

Après la Libération un large consensus politique, inspiré par l’esprit du programme du Conseil national de la résistance, prévalut pour considérer que la formation d’individus capables de s’émanciper de destins tracés par leur condition originelle devait être au cœur de l’ambition démocratique. Ce passé n’a rien d’un chemin bordé de roses, toutefois on y regardait à deux fois avant de s’en prendre à cet objectif et un dialogue exigeant entre les acteurs de terrain et le ministère se maintint tant bien que mal.

C’est ce dialogue que les « hommes du Président » ont pour mission de court-circuiter, avant de le reléguer au magasin des accessoires. De ce que dit Renucci de leurs méthodes, on imagine sans peine l’arrogance de ces porteurs de la pensée du patron et, à ce titre,  l’état d’esprit qu’ils font régner.

On ne peut pas ne pas penser à l' »affaire Benalla » dont l’importance tient moins aux faits et gestes de ce dernier qu’à ce qu’elle révèle de la conception de la pratique du pouvoir au plus haut niveau. Même le prudent Figaro (20/8) fait le rapprochement dans un article d’Éric Gros, titré le « triste exemple du ministère de la culture ». Mais les missi dominici culturels sont d’une autre efficacité que l’impétueux garde du corps présidentiel : usinés par l’ENA ils sont, eux, dûment mandatés pour déployer leur zèle technocratique.

 

Un milliard de survivants

Mon blog du 1er août (Un temps de saison) sur le réchauffement climatique m’a valu des critiques. J’aurais surestimé les périls, mais c’est surtout la citation empruntée à Bruno Latour qui est incriminée. Tirée de son livre Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, elle résume son hypothèse : les classes dirigeantes estimeraient que, dans un avenir relativement proche, il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste des habitants. Et Latour d’en conclure qu’elles tiendraient désormais pour inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où tous les hommes pourraient également prospérer.

Certains ont cru déceler dans cette réflexion un mélange de « populisme » (l’attaque contre les « élites ») et de théorie du complot (l’abandon délibéré d’une partie de la population du globe aux conséquences meurtrières du réchauffement climatique). Or – et c’est la donnée essentielle du problème – il n’est nul besoin de complot pour que cet abandon se concrétise. Rien de commun avec l’élimination des Juifs d’Europe par les nazis qui avait nécessité une prise de décision politique (la conférence de Wannsee en janvier 1942) et une planification méticuleuse.

Que le réchauffement suive son petit bonhomme de chemin jusqu’à une hausse moyenne de 4,5°C et la terre ne pourra plus abriter qu’un milliard d’habitants. Cette estimation de Hans Joachim Schellnhber, directeur du Potsdam Institue for Climate Impact Research, est l’un des nombreux cris d’alarme lancés cet été par les scientifiques. Il rejoint l’approche de ceux qui ont annoncé qu’au 1er août, nous avions épuisé ce que la terre est capable de régénérer en une année.

Un milliard de survivants… alors que selon les prévisions démographiques le globe devrait compter, à la fin du siècle, 8 à 9 milliards d’habitants. Nous sommes loin des précédents bouleversements climatiques qui en affectaient quelques dizaines ou centaines de millions.

Les « classes dirigeantes », pour reprendre la terminologie de Latour, n’ignorent pas la portée cruciale des enjeux écologiques. C’est pour cela qu’elles se réunissent périodiquement en conférences mondiales et prennent des engagements… dont elles savent qu’ils ne seront pas tenus.

Donald Trump se détache du lot par son cynisme et Emmanuel Macron par son réalisme. « Le temps du déni est révolu, écrit-il. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre la bataille contre le changement climatique, nous sommes en train de perdre la bataille contre l’effondrement de la biodiversité. » (Vidéo postée le 24 mars dernier sur son compte Twitter à l’occasion de la journée de la biodiversité).

Une situation que vient de confirmer M. Hulot : « Ne disons pas que la France a fait reculer l’utilisation des pesticides. Ce n’est pas vrai. Il en des pesticides comme de nos gaz à effet de serre : pour l’instant, les trajectoires ne sont pas bonnes. » (Libération, 13/8/18). Le ministre de l’écologie, ministre d’État, a tout à fait raison d’en appeler à la responsabilité personnelle de chaque citoyen. Mais n’est-ce pas espérer vider la mer avec une petite cuillère lorsqu’au niveau politique le plus élevé le constat d’échec ne provoque pas le sursaut salutaire qui s’imposerait.

Les électeurs ne seraient pas disposés à entendre des vérités extrêmement dérangeantes ? C’est exact, mais n’est-ce pas pour cette raison : en les pressant de tout considérer à travers le prisme des prétendus impératifs de l’économie, ils se sont  détournés de la réflexion morale et politique sur le monde dans lequel ils veulent vivre, laquelle, désormais, ne peut plus être séparée d’une estimation réaliste des ressources dont dispose la planète.

E. Macron est dans un « en même temps » parfaitement contradictoire. Il doit choisir soit de continuer à faciliter le « libre » jeu des lois du marché dont l’inadéquation aux nouveaux enjeux civilisationnels est aggravée par ces pousse-au-crime que sont les lobbys (voir notamment les récents scandales des industries automobile et chimique), soit d’assumer pleinement sa responsabilité écologique.

Celle-ci risque de passer au second plan s’il se borne à surfer sur le sentiment de beaucoup  de nos concitoyens pour qui, si danger il y a, il n’est ni aussi grave ni aussi urgent qu’on le dit et caressent l’idée qu’on finira bien par « trouver quelque chose » pour l’écarter. En raison de l’inégalité sociale devant les effets du réchauffement climatique, ce comportement est précisément celui que Bruno Latour qualifie d’abandon d’un horizon commun où tous les hommes pourraient également prospérer.

Limitation de vitesse

90 km h ou 80 sur la route ? Je suis pour l’adoption du second chiffre car la vitesse n’est pas sans rapport avec le nombre des victimes d’accidents de la circulation et, bien que personne ou presque ne l’a noté, la pollution. Le moindre gain dans ces deux domaines est précieux.

Alors pourquoi tant de passion dans le débat sur la perte de temps dont sont victimes les automobilistes ? Elle tient au fait que la vitesse au volant n’est qu’une des manifestations d’un comportement général, devenu en quelque sorte « naturel ». C’est toute notre vie qui est pressée – au deux sens du terme – et emportée dans un tourbillon d’obligations, de sollicitations, d’attentes, d’informations, de promesses.

Tout dans cet écheveau est marqué du sceau de l’urgence. Il n’est qu’à voir avec quelle avidité les spectateurs des salles obscures se jettent sur leur portable dès la dernière image, quand ils ne l’ont pas consulté au cours de la séance. Plus vite, toujours plus vite : l’obligation d’accélérer sans cesse nous dépossède de la maîtrise du temps. La vitesse n’est plus de l’ordre des moyens pour atteindre un but, elle est devenue le but lui-même et elle rend difficile la distinction, dans les comportements auxquels elle conduit, entre ce qui relève du désir du sujet et ce qui lui est imposé de l’extérieur.

Les conséquences de cette évolution sont paradoxales et souvent ubuesques. Ainsi nous  avons toujours l’impression de manquer de temps pour jouir du temps gagné grâce à la technique. Pourquoi, en effet, l’automobiliste qui se plaint de perdre 3 ou 4 minutes sur un parcours de 40 kms, ne se réjouirait-il pas d’un gain du même ordre pour écouter France Culture ou un CD sur son autoradio ? Ou – et c’est tout aussi enrichissant – user de la réduction de sa vitesse pour donner plus de liberté à son esprit et lui permettre, par exemple, de s’attarder sur les paysages.

La nécessité d’aller de plus en plus vite n’est donc pas le passage obligé pour la conquête d’une vie meilleure. L’impératif vient d’ailleurs. Le véritable maître des horloges c’est l’économie. Le capitalisme a triomphé parce qu’il a pris au pied de la lettre ce dogme : le temps c’est de l’argent. Il en a fait la règle de son fonctionnement, depuis les places boursières qui, pour régir les flux financiers mondiaux, opèrent au centième de seconde jusqu’aux entrepôts de la grande distribution dont les employés voient leur temps de travail numériquement calibré à la minute près.

On objectera que la majorité des victimes de ce système est pour le moins consentante. Oui, elle a besoin de manger. Mais la raison la plus importante est à chercher du côté de son imaginaire. L’accroissement de la vitesse en matière d’innovation, de production et de diffusion des objets et des services a réduit, et même semble avoir aboli, la distance entre ces derniers et le désir d’en jouir. Le « plus en plus vite » débouche sur le « tout tout de suite ».

Pour le plus grand nombre ce « tout tout de suite » est un leurre, une promesse non gagée qui repose sur le présupposé qu’elle se réalisera demain… s‘ils contribuent à l’augmentation des profits aujourd’hui. L’actuelle euphorie du CAC 40 atteste le succès de ce jeu de dupes. Cette rétribution à effets différés – un grand classique du capitalisme – trouve toujours un public, tant il est difficile de vivre sans une grande espérance qui sublime l’ordinaire des jours.

Ce que le sujet sacrifie à l’attente de ce nouvel avenir radieux il le paie de troubles dits psychosociaux, fruit de la précarisation et de l’intensification du travail. Surtout de sa perte de sens que la foi consumériste parvient de moins en moins à compenser. C’est pourquoi grandit le nombre de gens qui lèvent le pied, se retirent de la course et décident de se consacrer à une activité pourvoyeuse de ce plaisir irremplaçable d’être dans ce que l’on fait. C’est une source d’optimisme qu’approvisionne également l’émergence de luttes précises et de résistances diffuses, de formes de vie nouvelles et d’infimes rébellions, de militants résolus et de citoyens ordinaires animés du souci de promouvoir de nouveaux rapports sociaux en opposition ou en marge du système marchand.

 

 

Un temps de saison

Comme tous les écoliers de la Troisième République j’ai ânonné les vers de mirliton de l’inévitable Jean Richepin : Voici venir l’Hiver, tueur de pauvres gens / Ainsi qu’un dur baron précédé de sergents / Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues / la gelée aux doigts et les bises bourrues.

Depuis quelques années  c’est surtout l’arrivée de la « belle saison » qui est redoutée. Les étés meurtriers sont devenus chose courante. En de multiples points du globe, ses hautes températures ajoutent leur lot de morts à celui des victimes quotidiennes de la pollution ordinaire. Des Grecs se jetant dans la mer à pour échapper aux flammes des enfers forestiers, l’image est riche de symboles.

Pourtant nous traversons un été normal. Il fait un « temps de saison » comme on dit, mais au sens où cette expression doit être entendue depuis notre entrée dans l’ère du réchauffement climatique. C’est ce qui ressort des débats auxquels donne lieu l’actuel « épisode caniculaire » et dont je retiens cette anticipation du climatologue Jean Jouzel : « Après 2050, on pourra arriver à 55°C en France ». 

Dans un livre qui vient de paraître (Comptes à rebours, chez FayardHubert Védrines place l’écologie non seulement en tête des principaux défis que l’humanité doit affronter, mais celui dont la solution conditionne celle de tous les autres. C’est l’écologie, écrit-il, « qui commande tout le reste, même si ce sujet ennuie au plus haut point ceux qui vivent de et pour la politique. »

Le sujet fait plus que les ennuyer tant il leur est difficile de substituer au confort de la promesse d’abondance, l’impopularité de la nécessaire révolution de nos modes de production et de consommation. Révolution copernicienne – l’adjectif si souvent galvaudé ici s’impose –  devenue incontournable en raison de la finitude de la planète… et de l’explosion démographique.

C’est le second grand choc qui, pour Védrines, se profile à l’horizon. En 2050 l’Afrique comptera plus de 2,4 milliards d’habitants – un quart de l’humanité – et l’Europe à peine 500 millions. « D’où, écrit-il, le spectre d’un suicide démographique européen et celui d’un débordement brutal des zones de haute pression démographique de l’ancien Sud sur les zones de basse pression, d’une sorte d’invasion moderne, lente mais inéluctable, impossible à endiguer comme une montée des eaux. »

Environnement et démographie sont évidemment liés. Pour ne prendre que cet aspect, le réchauffement climatique ne peut qu’aggraver les difficultés des cultures vivrières en Afrique alors qu’elle doit, dans le même temps, faire face à l’accroissement rapide de sa population. La résultante de cet effet de ciseaux est proprement imprévisible, mais il y a tout lieu de penser qu’elle nous fera entrer dans une ère de bouleversements planétaires.

Védrines esquisse un programme européen et mondial pour sortir de l’impasse qui ne manque pas de cohérence, mais à sa lecture on ne parvient pas à discerner l’existence d’une volonté politique indispensable à sa mise en œuvre. L’environnement donne lieu à de vertueuses rencontres internationales, mais leurs participants, sitôt rentrés dans leur pays, mesurent les limites de leur pouvoir en la matière. Ce qu’ils devraient changer – et ce très rapidement –  est le produit d’un système mû par des intérêts dont la force excède celle des États, système dont ils sont, à quelques exceptions près, de fervents soutiens.

Je pense que Bruno Latour, professeur émérite de Sciences Po, met le doigt sur la question des questions : « tout se passe, écrit-il, comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les « élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer. Depuis les années 80, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. » (Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, nov. 2017).

 

Dans mon précédent blog sur l’affaire Benalla, j’ai déploré trop vite la rareté de la parole des psychanalystes dans l’espace public. En effet, un ami me signale la parution dans Politis d’un article de Roland Gori intitulé Macron ne trouve sa limite qu’en lui-même. Je ne saurais trop conseiller la lecture de ce texte que l’on trouvera sur internet. Roland Gori publiera le 12 septembre un livre, La nudité du pouvoir, de quoi le moment Macron est-il le symptôme. J’en parlerai évidemment.

 

 

 

Exemplaire, vous aviez dit exemplaire

Candidat à l’élection présidentielle, M. Macron a bénéficié, comme tous ses concurrents, d’un service de sécurité assuré par la police nationale et la gendarmerie. Il s’est en outre assuré le concours du service d’ordre de son parti LREM. Élu Président de la République, c’est parmi ces militants qu’il a choisi son garde du corps, Alexandre Benalla. Pour mesurer l’ampleur de l’affaire qui porte le nom de ce dernier, il faut revenir sur les rapports qui, dès le début, se sont noués entre les deux hommes.

Ce n’est pas parce que la parole des psychanalystes a pratiquement déserté l’espace public que l’inconscient n’existe plus. Or, sa prise en compte s’avère utile pour comprendre comment Benalla et Macron ont été pris dans une dynamique qui leur a partiellement échappé.

On notera tout d’abord que Benalla a toujours recherché la proximité avec des gens en vue ; il a fait son stage de troisième au Service de protection des hautes personnalités, puis après avoir protégé des acteurs de cinéma, ce sont Martine Aubry et Arnaud Montebourg qui ont figuré à son tableau de chasse. Son choix de carrière révèle à l’évidence qu’il attend de celle-ci de fortes rétributions narcissiques.

Car le ruissellement de corps gardé à corps qui garde ça fonctionne. Plus le prestige du protégé est grand aux yeux de l’opinion, plus les retombées sont importantes pour l’image de soi du protecteur. Un regard sur les photos où il figure en compagnie du Président de la République ou de son épouse le hisse au-dessus du lot et apaise son angoisse existentielle. Cette contiguïté l’autorise, en outre, à espérer maintes retombées des plus concrètes celles-ci.

Le fait que sa fonction requiert courage physique, engagement total et risque pour sa propre vie est une donnée qui l’incite à prouver à tout propos et hors de propos qu’il est « à la hauteur ». Il se veut du premier cercle des fidèles et estime qu’à ce titre ceux qu’il sert sont redevables d’une dette envers lui.

Le protégé ne peut l’ignorer, ce qui le pousse à protéger son protecteur d’autant plus que les avantages qu’il retire de leur relation sont pour lui extrêmement précieux. Sachant qu’il peut compter sur un dévouement de son protecteur qui frise l’absolu, il est porté à le créditer d’une confiance du même ordre. Ainsi se créée un climat entre les deux hommes qui comporte à tout moment le risque qu’ils fassent prévaloir les fins poursuivies sur le choix  des moyens.

La faute d’E. Macron – et non l’erreur – fut non seulement de n’avoir pas compris que, dès lors qu’il était élu Président de la République, il se devait de rompre totalement avec ce type de rapports, mais, au contraire, c’est d’avoir « donné du galon » à Benalla. Devenu M. sécurité du château, il détenait une influence tenant à sa proximité avec le Président. On peut imaginer, par exemple, les effets que pouvait produire dans les sphères du pouvoir le simple fait qu’on savait que les deux hommes étaient à tu et à toi.

En raison de son élection à la fonction suprême, le corps d’E. Macron est devenu l’incarnation de la volonté exprimée par la nation et sa sécurité doit relever exclusivement de l’État. C’est à ce dernier et à lui seul que revient l’obligation de mettre en œuvre tous les moyens qu’elle exige.

Elle doit être assurée par des personnes dont le statut de fonctionnaire comporte les garanties, les obligations, les principes déontologiques, les règles hiérarchiques et les sanctions qui permettent d’éviter que la proximité du protégé et du protecteur ne se transforme en complicité et ouvre les portes à ce « copinage malsain » évoqué par le Préfet de police de Paris.