Classes moyennes : le déclassement en héritage

Il y a de la souffrance sociale dont les causes sautent aux yeux (ressources insuffisantes, chômage, difficultés pour se faire soigner ou se loger, etc). C’est un continent parfaitement identifiable. Il coexiste avec la nébuleuse que forme la souffrance des classes moyennes en proie au déclassement. Il s’agit bien d’une souffrance sociale, mais elle demeure souvent cachée et manque de mots pour trouver son expression politique, car elle est vécue essentiellement sur le mode intime. 

L’importance de la place qu’occupent les classes moyennes dans notre pays s’enracine dans les années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Ce moment signa la fin de la France des paysans. Celles et ceux qui ont vécu ce tournant ont eu le sentiment de participer à un grand mouvement d’émancipation. La rupture avec le monde du travail manuel auquel appartenaient leurs parents et les ancêtres de ces derniers depuis la nuit des temps, a représenté une révolution. Un ouvrier père d’une institutrice, d’une infirmière ou d’un secrétaire de mairie voyait son rêve accompli : il avait permis à sa descendance de franchir un cap resté hors de portée pour lui.

Cette avancée a conduit à l’invention d’une notion politique nouvelle, l’ascenseur social. Il devint l’instrument dont il semblait inimaginable qu’il pût, un jour, cesser de fonctionner. En tout cas cette question n’effleura pas la première génération de ces nouvelles classes moyennes de l' »après-guerre ». Lorsqu’elle s’interrogeait sur le devenir de ses enfants, elle ne doutait pas de sa capacité à les « pousser » pour qu’ils poursuivent l’ascension sociale dont elle avait franchi la première marche. Au pire, connaîtraient-ils une position sociale égale à la sienne.

Si pour cette seconde génération – née dans les années 1960-1980 – ce pari fut à peu près tenu les choses se sont sérieusement gâtées pour ses enfants. Beaucoup dans cette troisième génération des classes moyennes d’après-guerre – née dans les années 1990-2000 – connaissent en effet une situation qui est loin des espoirs de réussite dont leurs parents et grands-parents les avaient investis. C’est une donnée majeure de la réalité sociale contemporaine. Elle est cependant difficile à cerner, car si les chiffres peuvent en donner un aperçu, ils sont impuissants à traduire sa dimension proprement humaine. Cette rupture générationnelle est une profonde blessure narcissique pour les parents et grands-parents dont l’estime de soi, la fierté même, reposaient sur la réussite de leurs descendants. 

Nous sommes à la fois au cœur du social et de l’intime. La traduction politique de la souffrance vécue est objectivement difficile. Les partis et les syndicats s’attachent surtout au « quantifiable », aux causes les plus aisément chiffrables de la détresse sociale. Or, la hantise du déclassement, grand tourment des parents et grands-parents, est occultée par leur niveau de vie en général supérieur à celui des couches populaires. Eux-mêmes cachent leur souffrance et la vivent souvent en termes de responsabilité personnelle, avec à la clé un douloureux sentiment de culpabilité. Ai-je fait tout ce qu’il fallait ? Pourquoi les enfants de mon voisin ou mon cousin ont-ils mieux réussi que les miens ? 

Il faut parler ici de l’école. Un coup d’œil rétrospectif sur les trois dernières décennies révèle la violence de son rôle dans le déclassement qui frappe les classes moyennes. Les couches supérieures de ces dernières ont bénéficié de son pouvoir d’accélérateur des inégalités. Elle a contribué à créer un véritable gouffre entre les plus nanties et les bien moins loties. Les carrières scolaires sont devenues de plus en plus tributaires de la position sociale des parents. La réussite des enfants du voisin ou du cousin s’explique par leur mérite, mais leurs excellents résultats qui va leur permettre d’intégrer les classes aisées et supérieures tiennent d’abord à leur engagement dans des filières qui sont désormais la chasse gardée de ces dernières.  

Les retraités, en particulier ceux appartenant aux classes moyennes, sont présentés comme les bénéficiaires du niveau de vie le plus enviable. Mais on oublie d’ajouter qu’ils consacrent souvent une part non négligeable de leurs revenus pour venir en aide à leurs enfants et petits-enfants. Cette solidarité intergénérationnelle constitue un amortisseur social très largement sous-estimé.

 

C’était, disait-on, un hiver rigoureux :

Les mafias ne parlent plus le langage du crime mais celui du marché

« Les mafias ne parlent plus le langage du crime, mais celui du marché. » Ces mots (Le Monde du 20 décembre) émanent d’un connaisseur, Giovanni Melillo. Âgé de 61 ans, cet Italien est procureur national antimafia et antiterroriste depuis mai 2022, Antérieurement, il était à la tête du plus grand parquet d’Italie, celui de Naples, où la lutte contre la Camorra occupait une part importante de son activité. Il coordonne désormais les enquêtes menées par les directions régionales antimafia du pays et, à ce poste, constate une mutation des pratiques mafieuses. Les nouveaux et considérables débouchés que leur offre la financiarisation de l’économie rendent beaucoup moins nécessaire le recours aux armes.

Giovanni Melillo nous invite à considérer que notre image des « parrains » et des « hommes d’honneur », construite par le cinéma, a pris un coup de vieux. Il a, dit-il, toujours considéré les mafias comme « une composante illégale mais véritablement structurelle du tissu économique et social. Ce n’est pas le cas uniquement dans les régions du sud de l’Italie, mais dans l’ensemble du pays, ainsi que dans certaines parties du monde. » Les cloisonnements qui subsistaient ont été emportés par l’ampleur des privatisations et la complète dérégulation du marché, la sophistication des circuits financiers, l’immensité de la fraude permise par les paradis fiscaux, l’emprise de l’argent sur les États notamment par le truchement du lobbying.

On peut parler d’une reconversion des mafias fondée sur le recours, nous dit Giovanni Mélillo, à « des caractéristiques plus sophistiquées, plus raffinées, chargées de contrôler les procédés de recyclage des bénéfices, le réinvestissement spéculatif des profits illégaux mais aussi légaux. » Mais grâce à l’expérience passée du crime organisé « le mafieux a toujours une longueur d’avance […] Ce qui distingue les organisations mafieuses des autres acteurs économiques, c’est leur capacité à transformer la violence en richesse, en utilisant pour accumuler du capital qui leur permet de devenir de gigantesques hubs de services, illégaux mais aussi légaux. D’une part, il y a le trafic de drogue et d’autre part, des activités légales, comme la gestion des déchets, assurées dans des conditions illégales. » 

Les déclarations de Giovanni Melillo ne nous informent pas seulement sur ce que sont devenues les mafias, elles nous en disent beaucoup également sur l’état actuel de l’économie mondiale. Son évolution tend à la rendre de plus en plus « mafia compatible ». D’où la conclusion de notre juge : « La défense contre les mafias ne peut donc pas être uniquement confiée à la magistrature et aux forces de police. Elle doit aussi être prise en compte  par les politiques publiques. » On pense en particulier à la défaillance des États devant le foisonnement des paradis fiscaux, sur lesquels un autre magistrat, Renaud van Ruymbeke donne un coup de projecteur.

Dans le livre qu’il vient de faire paraître (1), l’ancien juge d’instruction anticorruption, dissèque les mécanisme par lesquels, du financement occulte de partis à la fraude fiscale complexe, en passant par le versement de pots-de-vin en marge de contrats d’armement, toutes les grandes affaires dont il a eu la charge se rejoignent sur un point : l’usage de comptes ou d’entités créées dans des territoires plus ou moins exotiques pratiquant l’impôt zéro et le secret bancaire, du Luxembourg à Dubaï, fonctionnant comme des paravents par rapport aux autorités, fisc, police, justice. Le Luxembourg et Dubaï sont des pays avec lesquels nos dirigeants entretiennent les meilleures relations… Total de la facture : 8.500 milliards.

À écouter Emmanuel Macron et Bruno Le Maire on a parfois l’impression d’entendre de valeureux pourfendeurs des « orgies du capital » – pour reprendre une expression célèbre. Or, le décalage avec les actes est souvent au rendez-vous. Dernière illustration en date : « Transparence financière : la France suspend discrètement son registre des bénéficiaires effectifs des sociétés », titre le Monde du 4 janvier. Le registre en question, ouvert en 2021, permettait à tout citoyen de connaître facilement l’identité des propriétaires des sociétés françaises.

Réclamé depuis longtemps, cet outil « était considéré comme une avancée majeure en matière de transparence financière et de lutte contre la fraude et le blanchiment. Pour les auteurs de l’article du Monde, il n’est pas douteux que « faute d’information sur les bénéficiaires effectifs, les personnalités criminelles ou sous sanctions peuvent en effet se dissimuler plus facilement derrière des prête-noms ou des sociétés-écrans. » Comment ne pas voir dans ce grand bond en arrière en matière de transparence financière une « mafiasisation » de l’économie.

1.- Offshore. Dans les édifiantes des paradis fiscaux (Les liens qui libèrent, édition)

Pays-Bas : l’esclavage, un passé pas passé

« Je pensais que l’esclavage était une histoire qui est loin derrière nous, j’avais tort. Nous ne pouvons que reconnaître et condamner l’esclavage, dans les termes les plus clairs, en tant que crime contre l’humanité. » Ces mots ont été prononcés le 19 décembre dernier. Leur auteur n’est pas un de ces wokistes accusés de vouloir en finir avec « nos valeurs », mais Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas. Il s’exprimait au nom du gouvernement et de l’État. Les « excuses présentées à titre posthume » s’adressent « à tous les esclaves du monde entier qui ont souffert […] à leurs filles et fils et à tous leurs descendants. »

La prise de position de Mark Rutte tranche avec l’attitude de son prédécesseur, le chrétien-démocrate Jan Peter Balkenende, resté figé dans sa déclaration de 2006 dans laquelle il saluait « le dynamisme des colonisateurs néerlandais et leur capacité à regarder par-delà les frontières ». Depuis cette date, dans la société civile, se sont multipliées maintes initiatives qui dévoilèrent la face sombre du « siècle d’or » des Pays-Bas. Une exposition du Rijksmuseum d’Amsterdam (2022) mit en évidence le rôle de l’esclavage dans la formation de l’insolente richesse qui, du XVIème au début du XVIII siècle, hissa ce pays au rang de première puissance commerciale et maritime mondiale.

Mais dès 2013 le Conseil des églises et les grandes villes (Amsterdam, Rotterdam, Utrecht, la Haye) avaient présenté leurs excuses pour leur implication dans le passé esclavagiste des Pays-Bas et rappelé les bénéfices qu’ils en avaient retirés. Une même démarche est venue des banques, précisément de la banque ABN Amro en 2020 et de la Banque nationale (Nederland Bank) en 2022. Avec ces prises de position on entrait de plain-pied dans l’histoire et le legs de celle-ci au présent. Les Pays-Bas furent l’une des dernières nations à abolir officiellement l’esclavage (1873) et ce après trois siècles de déportation de cinq à six cent mille Africains. Cette gigantesque entreprise de travaux forcés procura des profits fabuleux à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) et lui permit d’installer des comptoirs sur les côtes africaines, au Japon, au Brésil, en Indonésie, en Afrique du Sud et en Amérique du Nord.

Quelques chiffres établissent le « crime contre l’humanité » : 20% des esclaves sont morts durant la traversée et un quart des survivants marqués au fer rouge à leur arrivée moururent dans les premières années. Le devoir de mémoire s’impose, mais le chef du gouvernement néerlandais lui donne, à juste titre, un sens actif. Contrairement à ceux qui veulent imposer l’idée que l’esclavage est, comme on dit, de l' »histoire ancienne », une page tournée, il insiste sur une réalité que chaque jour confirme, à savoir que « des siècles d’oppression et d’exploitation affectent le présent, dans les stéréotypes racistes, la discrimination, l’inégalité sociale ».

Les Pays-Bas constituent une sorte de laboratoire historique précieux pour la compréhension de notre époque. Ils sont la parfaite illustration du rôle de la traite négrière dans la naissance du système capitaliste. Ce pays et les autres pays occidentaux n’ont pas inventé l’esclavage, mais ils l’ont utilisé, dans des conditions historiques données, pour asseoir leur domination sur une grande partie du globe. En transformant les esclaves en force productive quasiment gratuite, ils ont concentré entre leurs mains des masses inouïes d’argent. Cette « accumulation primitive du capital » jouera un rôle décisif dans la révolution industrielle, laquelle va donner à un petit nombre de pays occidentaux une supériorité matérielle et technico-scientifique leur permettant de coloniser le reste du monde. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales a ainsi fait naître le capitalisme dans les Provinces-Unies (appellation des Pays-Bas à l’époque) et elle contribua à son exportation dans le monde – faut-il rappeler que la Nouvelle Amsterdam fut le berceau de New York.

L’esclavage n’est pas une histoire « loin derrière nous », comme Mark Rutte dit avoir eu tort de le penser. Il eut un rôle fondateur dans la matrice dont le monde dans lequel nous vivons est issu. Il fut, avec son prolongement colonial, à l’origine de la grande coupure de l’humanité entre pays dits « civilisés » et pays « arriérés », donnant aux habitants des premiers un sentiment de supériorité qui s’appellera le racisme. En faire un problème d’actualité c’est tirer les conséquences, pour aborder les questions de l’immigration et de l’écologie, de la monstrueuse accumulation de souffrances infligée aux peuples colonisés : leur exploitation souvent féroce, la maltraitance voire la destruction de leur culture, leur enrôlement dans les guerres menées par leurs oppresseurs (Tirailleurs, le film), la razzia de leurs ressources qui les place au premier rang des victimes du réchauffement climatique.

Plan d’un navire négrier (Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes).

Repenser le travail, repenser la retraite

Les débats sur les retraites se suivent et se ressemblent. Tout semble dit lorsque l’allongement de l’espérance de la vie est invoqué pour justifier le départ à 65 ans. La question de la pénibilité est certes soulevée, mais circonscrite à ses aspects les plus évidents elle conduit à la conclusion que tous ceux qui ne les subissent pas n’ont aucune raison de se plaindre de leurs conditions de travail. Or, si tel était le cas, le rejet des 65 ans ne serait pas aussi massif. Sauf à considérer comme certains commentateurs que les Français sont devenus cossards.

En vérité, ils ne veulent plus faire n’importe quoi, n’importe comment. Une prétention insupportable pour les tenants de l’économie néolibérale qui considèrent que le marché est le juge suprême en la matière. C’est pourquoi les investissements vont prioritairement à la production d’objets et de services qui rapporteront le maximum de profit. Leur succès sur le marché est censé apporter la preuve de leur utilité pour la société alors qu’elles sont largement dues au mode de vie actuel qui, à grand renfort de publicité, assimile la consommation au bonheur personnel. C’est cette absence de prise en compte des besoins essentiels de la collectivité qui a conduit à la désindustrialisation de notre pays. 

Cependant notre époque marque des signes de plus en plus visibles d’un dérèglement de cette mécanique sociale. Des tendances lourdes sont à l’œuvre, en particulier chez les jeunes, pour l’avènement de nouveaux modes de production et de consommation. Elles conjuguent la quête de sens du travail et la prise en compte de son apport à la société avec le besoin de disposer d’un « temps pour soi » afin de développer des activités de son choix notamment dans les domaines culturel, associatif, sportifs. Autant de jouissances qui prennent le pas sur la consommation à tout va.

Le néolibéralisme récolte ainsi ce qu’il a semé en se faisant le chantre de la prévalence de l’individu, appelé à être « l’entrepreneur de soi ». Cela conduit à une forme inattendue d’individualisme qui modifie le rapport au travail. Elle porte en elle les prémices d’une transformation de la vie collective sans précédent dans l’histoire de l’humanité, transformation  tout simplement vitale. Il s’agit en effet de la sauvegarde de l’habitabilité de la Terre. Ainsi se créée une configuration nouvelle des rapports sociaux où un certain souci de l’épanouissement de sa propre personne coïncide avec l’intérêt de tous.

La fin du « toujours plus » comme horizon indépassable du bonheur et de la liberté rejoint cet impératif dicté non par telle ou telle idéologie mais par les limites physiques de la planète. Celles-ci obligent à reconsidérer les priorités de la production et ses modalités. Le triomphe du consumérisme a occulté le rôle qui revient, dans la formation de la richesse du pays, à la qualité des relations entre ses habitants, laquelle est tributaire de leur accès à la connaissance, à l’art et à la culture en général. C’est là, à la différence des ressources naturelles, une source inépuisable de bonheur(s). Pour soi et pour ses semblables.

La réforme des retraites aurait pu être l’occasion d’une prise en compte de cette évolution et des perspectives qu’elle ouvre. En la limitant essentiellement au « travailler plus », le pouvoir révèle les limites de ses engagements écologiques. Il montre son insertion dans le carcan néolibéral qui enferme l’activité productive et créatrice de l’homme dans cette fonction : produire pour le profit. Cette finalité a imprégné profondément le pouvoir politique et les institutions comme l’atteste la coupure qu’ils établissent entre actifs et inactifs, coupure qui autorise le glissement conceptuel entre utiles et inutiles. Un trader ou un publicitaire appartient à la première catégorie, un retraité maire de sa commune ou un bénévole de soixante-dix ans qui anime une association caritative à la seconde.

Cette aberrante classification a été plus ou moins intériorisée par les gens et joue un rôle déterminant dans la façon de penser la vieillesse et donc la retraite. En indexant la valeur de la personne sur son aptitude au travail tel que l’économie capitaliste le configure, elle tend à imposer l’idée que la vieillesse est le temps des renoncements. D’ailleurs le mot « retraite » énonce, à lui seul, tout un programme. Il évoque une défaite, un repli, un retrait. De là à amener les vieux à se considérer comme une charge pour la collectivité, doublée d’un obstacle à l’innovation, il n’y a qu’un pas. Il faudra trouver une appellation plus incitative, un mot qui au lieu d’assimiler l’avancée en âge comme la réduction inexorable des capacités humaines permette de comprendre comment celles-ci évoluent. Ce qui se perd d’un côté avec la vieillesse, se gagne en accroissement des connaissances et de l’expérience. 

Il n’est certes pas possible de tout changer du jour au lendemain, mais le refus de prendre en compte l’évolution des finalités du travail et de ses conditions que l’impératif écologique rend incontournables, le rejet de l’actuelle réforme des retraites est légitime. Le refus de l’allongement de l’âge de départ est tout à la fois l’expression de l’insatisfaction profonde ressentie dans maints domaines de l’activité professionnelle et du mépris dans lequel sont tenues les activités estampillées « hors travail » et pour lesquelles d’âge de départ ne dépend pas de la législation en vigueur.

Curiosité

Train, vélo, auto : bref rappel historique

Le train a symbolisé, au début du 20ième siècle, la promesse de progrès illimité qu’annonçait la révolution industrielle alors en plein essor. Le chemin de fer, en s’enfonçant dans les recoins du pays, mettait sous les yeux de tous ses habitants cette force nouvelle, la machine – c’était d’ailleurs le nom donné à la locomotive. Du fait même de sa densité, le réseau apportait une preuve tangible que les temps nouveaux n’oublieraient personne. Le fils d’une famille paysanne qui « travaillait aux chemins de fer » lui était un motif de fierté.

La IIIème République, encore fragile, avait toutes les raisons de soutenir le développement du train. Outre les facilités de déplacement dont il la créditait, il contribua à l’essor d’un nouveau patriotisme. Le réseau ferré en tissant une véritable toile d’araignée sur tout le pays renforça considérablement le sentiment des Français d’appartenir, où qu’ils habitaient, à un même ensemble. C’était une donnée précieuse pour des gouvernants qui n’avaient qu’une idée en tête : préparer la revanche sur l’Allemagne après l’humiliante défaite de 1870 (« N’en parler jamais, y penser toujours) » . Ce nouvel amour de la patrie sous-tendra la politique d’union sacrée en 1914.

Le grand état-major des armées s’était totalement investi dans la préparation de cette nouvelle guerre et il était en complet accord avec le pouvoir politique sur un point capital : dès les hostilités déclarées, il faudra aligner sur le champ de bataille des millions d’hommes. Où les prendra-t-on ? Dans les campagnes. Comment les rassembler ? Grâce au train. C’était bien vu. En quelques semaines d’août 1914, la masse des combattants avait gagné le front. Beaucoup avaient pris le train pour la première fois et, pour un million et demi d’entre eux, ce sera un aller sans retour.

Parallèlement à l’essor du chemin de fer, un autre moyen de déplacement, le vélo, conquit une masse d’usagers considérable. On peut également, à son propos, parler de révolution. Il permit en effet aux classes populaires d’élargir leur horizon : accès plus facile à de nouveaux emplois, aux loisirs, à la vie sociale et politique. Et, qui plus est, il était accessible aux femmes… moyennant un allégement bienvenu de leurs contraintes vestimentaires. Comme le train, le vélo contribua à l’approfondissement des sentiments patriotiques. Si les gares les plus reculées font penser aux terminaisons nerveuses d’un immense organisme, le Tour de France – qui naquit en 1903 – fut en raison de sa popularité une gigantesque leçon de géographie. Comme il épousait les frontières du pays, il en fournit une représentation  de sa forme et de son étendue. Quant aux champions, ils acquirent le statut de gloire nationale.

L’arrivée massive de l’automobile après la guerre bouleversa de fond en comble les équilibres résultant de la complémentarité du train et du vélo. Si leur association de fait avait permis d’apporter une réponse au besoin collectif de mobilité, l’automobile s’inscrivit  dans une autre logique : celle de la poursuite du bonheur personnel par la consommation individuelle. Aussi devînt-elle, dès la fin des années 1950, l’un des signes les plus marquants de la réussite de son possesseur comme en atteste la place qu’elle prit dans les repas de famille. Chacun vantait les mérites de la sienne, car il ne suffisait pas d’en posséder une, encore fallait-il que ce fût la plus performante. 

L’automobile fut une incontestable source de progrès mais ceux-ci s’accompagnèrent, concomitamment, de nouvelles contraintes. Elle ne tarda pas à être mise à profit pour justifier l’accroissement des distances entre le lieu d’habitation et ceux du travail, du commerce, des services publics, etc.. Elle joua un rôle déterminant dans la promotion d’un nouvel aménagement du territoire qui fit souvent prévaloir les grands intérêts privés sur l’intérêt général. Les « petites » lignes SNCF furent livrées à l’abandon et le vélo disparut du paysage avec l’avènement du « tout auto ». Mais la mobilité et la rapidité qu’on en attendait ne furent pas toujours – loin s’en faut – au rendez-vous. Le capital temps des automobilistes fut souvent mis à mal. L’avenir jugera sévèrement une époque où, pour se rendre au travail, il fallait accepter de perdre une partie non négligeable de son temps de vivre.

Mais surtout c’est son bilan carbone que l’automobile se voit reprocher. Aux morts sur les routes qui lui sont imputables s’ajoutent ceux qui ne purent éviter de respirer ses gaz d’échappement. Plus généralement, elle contribua de manière notable au réchauffement climatique. « Les Français aiment la bagnole », avait déclaré Pompidou et, de nos jours, chaque fois qu’il est question d’en réglementer l’usage (notamment sa vitesse), il ne manque pas de politiques pour reprendre une autre de ses réflexions : « Arrêtez d’emmerder les Français ». Il n’empêche : la « bagnole » est sur la défensive. Qui aurait parié, il y a une dizaine d’année sur le retour en grâce du vélo et sur la redécouverte des avantages des trains du quotidien ?  Ce sont là d’excellentes nouvelles qui approvisionnent l’optimisme écologique. Elles prouvent en effet qu’il est possible d’influer de manière positive sur les comportements qui semblent les plus ancrés et de convaincre que la sobriété ne soit pas perçue comme une punition mais telle une source de bienfaits.

Le voile ici et là-bas

La révolte des femmes iraniennes contre l’obligation de porter le voile se mue en révolution contre le régime des mollahs. Le courage dont elles font preuve est à la mesure de l’oppression qu’elles subissent. Le voile est l’un des symboles les plus odieux de la domination masculine. Il serait justifié par les périls que le corps des femmes ferait courir, du fait de son impureté intrinsèque, à la civilisation. Si on retrouve cette dimension sexuelle dans presque toutes les religions, un certain nombre de pays arabes se distinguent par leur absolutisme en la matière.

En France, la laïcité garantit la liberté de croire ou de ne pas croire et assure la neutralité de l’État à l’égard de tous les cultes. Les femmes peuvent donc ici porter le voile. Il est tout à fait cohérent de, tout à la fois, soutenir le mouvement des femmes iraniennes, de dénoncer le voile comme un signe universel de l’oppression masculine et de défendre, ici, la liberté de le porter. À bon droit, la loi prescrit son interdiction pour les fonctionnaires (neutralité de l’État) et les élèves des écoles publiques. Cette interdiction est dictée par le souci d’éviter la division de la classe en « clientèles religieuses » et participe de toutes les dispositions tendant à préserver l’objectivité de l’enseignement dispensé. 

Le maître enseigne des connaissances. L’exercice est des plus difficiles car  il se heurte, chez certains, à des a priori religieux, tels le « créationnisme » s’agissant de la formation de l’univers ou la négation de la Shoah pour la Seconde guerre mondiale. Or, l’enseignement de connaissances n’autorise, sur le fond, aucun compromis. À cet égard, l’absence de signe religieux ostensible chez les élèves est un gage de sérénité pour le prof et un surplus d’assurance pour qu’il tienne un discours adressé indistinctement à tous. Bien entendu, cela exige de sa part de grandes qualités pédagogique. Autant dire que le premier combat pour la laïcité c’est celui pour la qualité du système éducatif. 

L’école laïque se fait une obligation d’enseigner les principes de la République. Ceux-ci entrent-ils en opposition aux valeurs religieuses ? La réponse n’est pas facile. Ce que l’on peut dire c’est que les uns et les autres concernent des sphères différentes : les principes républicains concernent l’organisation politique, juridique et morale de la vie en société, les valeurs religieuses également mais elles s’enracinent dans la part la plus profonde et la plus intime de l’être humain. C’est ce que reconnaît l’État laïque en garantissant la liberté religieuse – sauf troubles à l’ordre public. Mais en matière d’organisation et de fonctionnement de la société, il ne saurait transiger quant au respect des Droits de l’homme et du citoyen. L’Église catholique qui, longtemps, persista à invalider ces derniers au nom de la supériorité des droits de Dieu, a renoncé à cette position.  

Les intégristes islamistes n’ont pas fait cet aggiornamento et dans les théocraties du monde arabo-musulman les individus ont l’obligation de conformer leur vie à une certaine lecture du Coran. C’est ce modèle que les intégristes s’emploient, par tous les moyens, à exporter. Notre pays a payé un lourd tribut à leurs agissements, qu’il s’agisse des attentats terroristes ou de l’entrisme de l’islam politique. Le danger est toujours là et l’un des moyens de le conjurer c’est de soustraire le plus possible nos concitoyens issus de l’immigration à l’influence de l’islamisme. Cela va de pair avec les efforts pour gagner leur adhésion aux principes de la République.

Mais on se heurte là à une difficulté. Elle tient au fait que ces concitoyens figurent parmi ceux qui très souvent accusent le plus grand déficit quant à ce que leur apportent ces principes. Comment peuvent-ils y croire vraiment lorsque leur vie est particulièrement exposée au racisme, aux discriminations et aux inégalités sociales. Le meilleur moyen d’invalider l’idée selon laquelle l’islam serait la religion des nouveaux damnés de la terre, consiste à présenter les principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, pour… ce qu’ils sont : un acquis historique capital, de valeur universelle, mais qui ne peut tenir ses promesses que s’il est porté par un combat permanent. 

Enfin, parmi les objectifs que la laïcité doit se fixer, le moindre n’est pas la réduction des inégalités que creusent l' »offre d’enseignement ». À cet égard, le 19ième arrondissement de Paris (dans lequel j’habite) offre un tableau qui me semble préoccupant. Rappelons que cet arrondissement, compte une importante communauté juive, une nombreuse population issue de l’émigration maghrébine et sub-saharienne, un apport important de classes moyennes aisées et enfin ce qui reste du Paris ouvrier et populaire qui y fut majoritaire jusque dans les années soixante-dix.

Or, s’agissant de l’offre d’enseignement dans cet arrondissement, la communauté juive dispose du plus grand complexe scolaire juif de France (1800 élèves). Établissement sous contrat, il trie les élèves selon leur dossier, après un premier tri qu’opère le fait qu’il est payant. L’arrondissement compte, en outre, une vingtaine d’écoles privées sous contrat dont un certaines relèvent de l’enseignement catholique. Payantes et sélectionnant leurs élèves, elles affichent, comme le collège Loubavitch, des résultats scolaires flatteurs. Elles accueillent un nombre relativement important d’enfants de parents aisés pour qui leur ancrage religieux de compte moins que l’entre-soi social et culturel qui y règne.

Dans une étude sur l’ampleur de l’entre-soi dans les collèges privés, publiée dans Le Monde du 21/11/22, Romain Imbach et Violaine Morin ont accumulé les données qui se conjuguent pour répondre par l’affirmative à la question qu’ils posent : « L’école française s’oriente-t-elle vers un système à deux vitesses, avec une école privée réservées aux enfants privilégiés, et une école publique accueillant tous les autres ? »  La situation dans le 19ième conforte leur conclusion.

Confort, conformisme et qualité de vie

Pourquoi, alors que nous connaissons les risques imminents du changement climatique, nous est-il si difficile de changer nos habitudes ? Parce que nous sommes devenus des « Homo confort », répond Stefano Boni, professeur d’anthropologie culturelle à l’université de Modène dans son livre Homo confort, le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes (L’Echappée, 2022). Dans une interview à Libération, il précise que le problème ce n’est pas que nous menions des vies « confortables » mais que, d’une part, celles-ci ne sont accessibles qu’à une partie limitée de la population et que, d’autre part, nous n’associons pas le confort à une série de conséquences désastreuses pour la cité et la planète. Chaque objet ou service auquel il contribue exige une dépense de force de travail et comporte une empreinte carbone.

Mais le confort n’est pas que du « mesurable ». Il s’agit tout autant de représentations mentales. Elles sont mêmes d’une grande importance quand prévaut l’idée « je suis ce que je consomme », à mes propres yeux et aux yeux de mes semblables. Surtout, la promesse de confort véhicule, en raison du marketing et du bombardement publicitaire, une vision trompeuse du bonheur et de la liberté. Pour mesurer à quel point ils peuvent sérieusement compromettre notre capacité de discernement, il suffit de revenir quelques décennies en arrière, au temps où l’apparition de nouveaux appareils ménagers fut salué comme une étape décisive dans l’émancipation féminine.  

« Moulinex libère la femme« …  Telle fut la « philosophie » des salons annuels des « arts (!) ménagers » tout au long des « Trente glorieuses ». Ce compte-rendu du salon de 1953 dans le journal Elle en dit long sur le fétichisme de l’objet technique et ses conséquences. Conjugué à l’occultation du contexte social, il a une grande capacité à renforcer les idées les plus conservatrices. Je cite Elle : « Il est heureusement beaucoup de femmes équilibrées, véritables maîtresse de maison (comme l’expression est donc juste et dit bien ce qu’elle devrait signifier !), de celles qui dominent, qui voient l’ensemble, qui ont bien en main tous les rouages de leur foyer, qui ne sont jamais débordées, hantées par le travail ménager pas fait. Celles-ci peuvent sérieusement envisager l’équipement ménager de leur intérieur. » 

Dès lors que le confort est ramené pour l’essentiel à l’acquisition d’objets et de services marchandisés, il est à la merci de toutes les dérives. L’image qu’en donne l’omniprésence publicitaire dévalorise et souvent même invalide les autres sources de confort, en particulier celles qui contribuent gratuitement à l’épanouissement humain et à l’enrichissement des rapports sociaux. La grande victime dans cette affaire c’est la réflexion sur le capital le plus précieux de l’être humain, le temps. La dynamique de l’économie reposant sur le « toujours plus » comporte logiquement l’objectif de voir l’individu consacrer le plus de temps possible à produire et à consommer.

Pour l’atteindre, les stratégies mises en œuvre ne manquent pas d’imagination. Stefano Boni rappelle que « les acteurs économiques ont un intérêt commercial à créer un sentiment d’inconfort : cela leur permet de nous vendre des objets qui sont présentés comme les moyens de combler ce manque. » Chacun connaît leurs astuces en la matière. L’obsolescence programmée est l’une d’elles. Surtout, ils ont toujours sous le coude le lancement d’un produit plus moderne. Car le besoin de confort par les objets renaît sans cesse. Ce qui compte pour le consommateur c’est moins l’importance du « plus » que comporte le nouveau produit par rapport à celui qu’il remplace que la satisfaction de pouvoir se dire qu’il ne rate rien du surcroit de confort promis.  On est fondé à parler, à ce propos, de conformisme.

Mais il n’autorise personne à le regarder de haut. Ce qui arrive si on le considère sous l’angle de la psychologie individuelle, au lieu de le tenir pour ce qu’il est : le produit de structures sociales. Il est trop facile d’estimer qu’une famille pauvre a tort de vouloir « faire comme tout le monde », c’est-à-dire de se conformer aux standards de consommation et de mal répartir ses dépenses. Or, souvent cette appréciation stigmatisante émane de personnes disposant de quelque aisance culturelle et financière. C’est pour elles un moyen de distinction, une histoire qu’elles se racontent pour conjurer le risque d’être confondues avec le tout-venant. C’est là aussi une forme de conformisme.

L’un des traits nouveaux de la situation c’est le nombre grandissant de ceux qui adoptent un mode de vie en rupture avec le consumérisme.  Ils contribuent à mobiliser l’attention sur la profondeur des transformations que requiert la lutte contre le réchauffement climatique. Toutefois, ils ne définissent pas pour autant le type de société auquel cette lutte devrait conduire. Autrement dit il serait contreproductif pour le succès de cette dernière de s’en tenir à la mise en accusation de la consommation en général et de la recherche du confort personnel, Il ne s’agit pas de réduire mécaniquement l’une et l’autre, mais de produire et de consommer autrement. Tout est dans le autrement.

L’avènement d’une société écologique est à la fois nécessaire et urgent, mais seule la voie démocratique peut y conduire. D’où la nécessité, sans rien céder sur ces impératifs, de convaincre par les mots et l’expérience du caractère positif de ce changement. Si le confort par l’objet-marchandise mène à une impasse, le confort par le développement des biens communs est, lui, prometteur. Pensons au confort qu’apporteraient des villes sans pollution, une alimentation saine, un système de santé non saturé, des étés moins caniculaires, un enseignement public plus performant, des transports collectifs moins aléatoires, etc. Une société plus sobre et plus écolo privilégiant les équipements et les services collectifs permettraient une profonde amélioration de la condition de la grande majorité de nos contemporains. Ils y gagneraient une vie ayant plus de sens et qui laisse plus de temps, plus de libertés pour ce qui est le plus important.

Affiche du Ministère de l’Education nationale (!) pour le salon des arts ménagers de 1957

Emigrés, soyez gentils

Il arrive que la TV nous offre des moments d’une rare densité humaine. Telle cette femme – je ne me souviens plus sur quelle chaîne – qui évoqua en quelques mots son quotidien. Auxiliaire de vie, elle va avec sa voiture apporter de l’aide à des personnes âgées ou handicapées. Sa tâche, souvent ingrate, exige beaucoup de qualités personnelles et professionnelles. Le service rendu à ces personnes est aussi un service rendu à la société, car en leur évitant l’EHPAD, elle fait faire des économies à la collectivité.

En première ligne, donc. Pour 1500 € par mois. Plus les « aides », ces chèques distribués par le gouvernement. Elle ne les tient pas pour négligeables mais, en les percevant, elle se sent, dit-elle, « humiliée ». Ils entérinent le fait que son seul salaire ne lui permet pas de vivre et elle s’interroge sur les causes de cette situation. Elle le fait à partir d’une idée du travail qui, à ses yeux, relève de la morale courante et qui repose sur ce principe : celui qui exerce honnêtement son métier doit pouvoir en vivre. Aussi, les chèques éveillent-ils chez elle, en raison de leur caractère aléatoire, outre des fins de mois problématiques, une interrogation d’ordre existentiel. Pourquoi doit-on me venir en aide ? De quel manquement ou insuffisance me suis-je donc rendue coupable ? De quel déficit d’humanité ma vie est-elle atteinte ?

Si les chèques gouvernementaux peuvent mettre un peu de baume sur les plaies du pouvoir d’achat et amortir la protestation sociale, ils contribuent plus sûrement encore à creuser la tombe d’une certaine conception du travail. L’actuel « manque de main-d’œuvre » atteste le fait qu’il est de plus en plus difficile de dicter aux salariés des conditions de travail qu’ils jugent indignes. Leur refus rejoint le mouvement, notamment dans les grandes écoles, qui privilégie, dans le choix d’un travail, le sens qu’il revêt dans un contexte marqué par l’impérieuse nécessité de mettre un terme à la folie productiviste. Or, nos gouvernants, au lieu d’explorer les possibilités d’avancées civilisationnelles que recèlent ces nouvelles exigences les tiennent pour régressives.

Et ils y opposent la nécessité de travailler davantage. Les mesures prises en ce sens sont coercitives, car, pour eux, le mal viendrait de la cosse dans laquelle se complaisent trop de nos compatriotes et qui les rend vulnérables aux sirènes des « extrémistes ». Car ces derniers n’auraient d’autre objectif que la destruction de « nos valeurs » et donc de la « valeur travail » associée au mérite personnel. En vérité, en matière de travail comme dans beaucoup d’autres domaines, c’est la pensée néolibérale qui s’avère trop étroite pour prendre en compte les mutations dont le monde est en proie et l’impératif qui domine tout, l’écologie. 

Elle est restée assujettie à la « gouvernance par les nombres » dénoncée par Alain Suppiot (1) qui repose sur une vision quantitative et déterministe de l’individu, celui-ci étant essentiellement défini par son rôle dans l’économie. Ainsi pour résoudre les problèmes des « métiers en tension », il suffirait de leur fournir une main-d’œuvre plus malléable, c’est-à-dire d’accroître le nombre d’emplois occupés par des émigrés. Ils seraient récompensés par un titre de séjour. « Méchant avec les méchants, gentil avec les gentils » (Darmanin). Ce tour de passe-passe masque l’essentiel : le patronat se voit offrir un moyen de pression supplémentaire pour tirer les salaires vers le bas. Car la « tension » dont il se plaint c’est principalement le rapport de force entre lui et les salariés pour le partage de la valeur créée par le travail. Plus il y a de demandeurs d’emploi, plus il leur est défavorable. 

Nous sommes en présence d’une pratique qui s’enracine dans une longue histoire. L’esclavage et la colonisation ont joué un rôle déterminant dans le décollage industriel de l’Occident. Il lui a permis d’assoir sa domination mondiale. Le pillage des ressources naturelles des pays colonisés et l’exploitation de leurs habitants se sont développés sans retenue jusqu’après la Seconde guerre mondiale, puis ont revêtus par la suite des formes plus feutrées du néo-colonialisme. Ils se sont combinés avec l’utilisation de l’immigration venue de pays européens pauvres. Les succès des Trente glorieuses doivent beaucoup à des magrébins, des sub-sahariens, des Polonais, des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Asiatiques… Ils formèrent de gros bataillons dans les charbonnages, la sidérurgie, l’industrie automobile, le bâtiments, les travaux publics, certains services, etc.

Ce sont des données qu’il faut avoir présentes à l’esprit lorsqu’on parle de la classe ouvrière française. Si le PC et les syndicats ont joué un rôle important pour l’intégration des travailleurs d’origine étrangère, ces effets bénéfiques de la solidarité de classe n’effacèrent pas les conséquences idéologiques de l’assignation quasi systématique des émigrés aux travaux les plus pénibles et souvent sous-payés. Et c’est toujours pareil avec l’idéologie : certaines manières de penser ne sont pas questionnées tant elles paraissent aller de soi et,  par exemple, trouver normal que certains sont naturellement faits pour tels types de travail et pas les autres.

Nous retrouvons ces fameux « travaux que les Français ne veulent pas faire », une formulation dont on constate le parti qu’en tire le pouvoir politique et le grand patronat. La manière dont elle s’est répandue doit d’ailleurs beaucoup à leurs efforts. Rappelons-nous comment, au tournant du siècle, ils sont parvenus à installer l’idée selon laquelle les délocalisations, qui ont mis l’industrie française à genoux, constituaient une opportunité à ne pas rater. Leur principal argument ? L’excellence française en matière de recherche et de technologie allait trouver une place de premier plan dans la nouvelle division internationale du travail résultant de la mondialisation. Nous entrions dans l' »économie de la connaissance », une « économie sans usines », « immatérielle », propre à un nouveau capitalisme, le « capitalisme cognitif » (2). Certes nous aurons toujours besoin d’objets et de produits fabriqués, mais avons mieux à faire que de gaspiller nos forces à les produire. Laissons ce travail aux Chinois, à qui il convient tout à fait. Ilss feront de leur pays « l’atelier du monde ».

Alors que les perspectives d’émancipation collective connaissaient un recul historique, le chemin du « chacun pour soi » pour s’en sortir trouva là une illusoire crédibilité.  

1.- Professeur émérite au Collège de France, Alain Suppiot est l’auteur de livre La Gouvernance par les nombres (Fayard).

2.- Ces formulations figurent notamment dans des textes officiels de l’UE, de la Banque mondiale, du FMI. 

 

Opération de sensibilisation à l’urgence climatique

Je me déconstruis

Lorsque ≠MeToo fit son entrée sur la scène de l’histoire mes réactions furent partagées. Je ne pouvais qu’approuver la volonté de ses militantes d’en finir avec la domination masculine, mais j’estimais, pour le dire d’un mot, qu’elles exagéraient. Cinq ans plus tard, je vois les choses sous un angle tout à fait différent.

Mes premières réactions s’expliquent, en partie, par l’importance des progrès de l’émancipation féminine auxquels j’ai assisté, ma vie durant. J’appartiens à une génération qui, sur cette question, revient de loin, de très loin même. Si l’enfance est le temps des premières et durables acquisitions des façons de penser et de se comporter, la mienne fut servie. Il s’agit d’un processus largement inconscient qui donnent au contenu de ces acquisitions le caractère de choses qui vont de soi, qui sont « naturelles » en quelque sorte. Ainsi de l’idée d’une supériorité masculine en vertu de laquelle l’homme commandait et la femme obéissait. Affaire de mots entendus, mais tout autant d’image de la vie quotidienne. Le mari qui battait sa femme, le fermier qui abusait sexuellement de sa jeune domestique, le petit chef qui en prenait à son aise avec l’employée ou l’ouvrière, le bourgeois qui troussait sa bonne : autant de faits courants, largement connus mais qui n’émouvaient pas grand monde. Lorsqu’ils n’étaient pas portés au crédit de leurs auteurs comme preuves de leur puissance.

Les femmes tondues lors de la Libération en 1944 illustrent le fait que la domination masculine était largement indiscutée. Sans qu’aucun mot d’ordre n’ait été donné et sans soulever de réelles oppositions, l’idée s’est répandue comme une traînée de poudre à travers tout le pays, que le patriotisme exigeait qu’on rasât, en place publique, la tête de femmes accusées ou soupçonnées d’avoir couché avec des soldats allemands. S’en prendre, toute affaire cessante et sans jugement, à la symbolique féminine de la chevelure, c’était désigner la causes des malheurs de la patrie et, pour des résistants de la vingt-cinquième heures, faire oublier leur passivité pendant les quatre années d’Occupation.

La Résistance c’était heureusement tout autre chose. Son programme prévoyait un ensemble de mesures pour réduire l’inégalité hommes/femmes, en premier lieu l’instauration du droit de vote pour celles-ci. Il entra en vigueur dès la Libération et entraîna un accroissement considérable de leur participation à la vie publique. Des lois furent votées qui contribuèrent à leur émancipation dans maints domaines. Cependant, il restait beaucoup à faire. La droite freinait des quatre fers en s’appuyant sur la religion, l’esprit bourgeois et petit-bourgeois. Le parti communiste, très influant à gauche, joua un grand rôle pour l’avancée des revendications féminines, mais porta un coup fatal au mouvement d’émancipation des femmes, en proclamant que cette émancipation était subordonnée au triomphe de la révolution et à l’instauration d’une société sans classes.

≠MeTou est inscrit dans la continuité d’une longue histoire, mais représente un moment décisif dans celle-ci. Sa radicalité est portée par une génération qui fait le constat de l’étendue de ce qu’il reste à faire pour extirper les racines de la domination masculine. Les formes que parfois elle revêt peuvent se révéler contre-productives et rien n’interdit de les critiquer. Mais cela n’enlève rien à sa qualité première : traquer la persistance de façons de penser et d’être, héritées de siècle de domination masculine. La radicalité trouve sa justification dans le fait que les voix ne manquent pas pour défendre l’idée que cet héritage n’est plus qu’une survivance, en train d’être liquidée, d’un passé révolu. Tout comme l’héritage du colonialisme ou celui de la domination de classe…

Ces dénégations vont très loin. Ainsi, les féministes viseraient « l’homme » pour, en réalité, se faire la peau de l' »homme blanc ». C’est notre civilisation qu’elles mettraient en péril. Cette théorisation se fonde sur un oubli majeur : ce que notre civilisation comporte de précieux, doit beaucoup aux luttes contre les diverses formes de domination et d’exploitation… qui furent autant de luttes contre la pensée conservatrice ou réactionnaire. Ses continuateurs contemporains de ne peuvent étayer leur démonstration qu’en caricaturant – c’est peu dire – le sens du combat féministe. Ainsi, Pascal Bruckner, qui à propos de son dernier, (1), parlant des « oukases du néo-féminisme » déclare : « si tout jeune homme qui commence sa vie amoureuse est persuadé que son pénis est un instrument d’agression, si toute jeune fille est convaincue que l’amour hétérosexuel est un viol, il est compréhensible que l’un comme l’autre hésitent à se lancer dans cette aventure bouleversante qu’est l’amour charnel. » (2). D’autres auteurs accusent ni plus ni moins le féminisme d’atteinte à la virilité de la nation. Il ramollirait les hommes en les culpabilisant et on ne devrait pas chercher ailleurs le laisser-aller dont souffrirait notre pays. Tout va mal, car il n’y a plus d’hommes, des « vrais ».

L’accusation de « déconstruction » portée à l’encontre du néo-féminisme est assimilée – ignorance ou mauvaise foi – à une entreprise de démolition de la nation, de la société. Or, lorsque « je me déconstruis », je ne fais rien d’autre qu’essayer de comprendre comment ma conception des rapports hommes/femmes, qui n’est pas tombée du ciel, s’est construite au fil du temps et en interaction avec l’environnement familial et socio-historique. Autrement dit, je fais ce que font tant et tant de mes semblables : j’essaie de réfléchir. Le concept de « déconstruction », emprunté à la philosophie et à la sociologie, m’aide cependant à y voir plus clair dans la manière dont notre esprit se construit. C’est pourquoi souvent, ce qui de prime abord me semblait « excessif « , m’apparaît sous un jour nouveau.   

1.- Le Sacre des pantoufles, du renoncement au monde (Grasset).

2.- Interview au Figaro (5/10).

Image d’archives

France-Allemagne : à chacune son Europe

L’Allemagne veut l’Europe de ses intérêts et ses dirigeants s’emploient à la faire advenir. Tel est le sens, entre autres, de leur décision d’acheter des avions aux États-Unis dans le cadre de son réarmement, de leur projet de bouclier antiaérien pour une partie de l’Europe, de leur subvention de 200 milliards d’euros aux entreprises et aux ménages. Ils ont un atout en la personne de la Présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, plus que sensible dit-on à leurs recommandations.

S’étonner de cette situation et à plus forte raison crier à la trahison ne peuvent que compromettre la réflexion qu’elle appelle. La construction européenne fut dès ses premiers pas une affaire d’intérêts. Elle tenait de l’opération de survie tant pour l’Allemagne que pour la France, sorties l’une et l’autre terriblement affaiblies de la Seconde guerre mondiale. Allemagne année zéro – titre d’un film de Roberto Rossellini (1948) – dit l’état de ce pays. La France, elle, malgré de Gaulle et les résistants, portait les stigmates de la déroute de 1940 et la honte du gouvernement Pétain engagé dans la collaboration avec l’Allemagne.

Pour mesurer l’ampleur de ces traumatismes, il faut se souvenir qu’avant-guerre la France et l’Allemagne appartenaient au cercle fermé des « grandes puissances ». La première disposait d’un immense empire colonial et son armée était considérée comme la meilleure du monde. L’Allemagne compensait son absence de colonies par le dynamisme exceptionnel de son industrie, particulièrement de son industrie lourde. La Seconde guerre mondiale redistribua les cartes. Les États-Unis s’imposèrent comme la super-puissance de l’Occident et firent prévaloir leurs intérêts.

S’associer apparut tant à l’Allemagne qu’à la France comme le moyen de pallier leurs faiblesses respectives. L’Allemagne, par le truchement de l’Europe, effectua une véritable remontada nationale en s’appuyant sur les performances de son économie. Notre pays trouva son compte dans ce besoin d’Europe qui habitait l’Allemagne : il put parler au nom de plus grand et de plus puissant qu’elle-même et faire ainsi oublier ses propres limites.

Mais si l’orientation de la construction européenne favorisa l’essor de l’économie allemande, elle contribua, par contre, à accentuer son avance sur celle de la France. Ce n’est pas négliger les autres causes de l’accroissement du différentiel entre l’une et l’autre que de pointer le rôle extrêmement négatif pour notre pays de la dérégulation de la finance, de la libre circulation des biens et des personnes, de l’élimination des protections contre le déchaînement de la concurrence « libre et non faussée », de traités budgétaires qui favorisaient les « gagnants ». Le péril fut perçu la majorité des Français. Elle rejeta le projet de constitution européenne en 2005. Chassé par la porte du suffrage universel, Sarkozy le réintroduit par la fenêtre du parlement.

Pour enrayer le décrochage français par rapport à l’Allemagne, nos gouvernants mirent en œuvre une ligne de défense constante : se poser en champion de la construction européenne, se présenter comme le moteur du « couple franco-allemand » (1). E. Macron a porté cette stratégie à son acmé. Il a fait de l’Europe la voie royale pour la solution des graves problèmes que rencontre notre pays.

Ses projets tendant à assurer l’indépendance stratégique de l’UE tiennent une grande place dans la poursuite de ses objectifs. Ils visent bien entendu à démontrer que l’Allemagne a tort de faire confiance, en matière de défense, au parapluie américain. L’OTAN, n’est-il pas « en état de mort cérébrale » (Macron, le 24 décembre 2021). En réalité, son « Europe de la défense » lui assure une posture de meilleur ouvrier de la construction d’une Europe souveraine. Sur le plan intérieur, elle lui permet d’étouffer tout véritable débat sur la construction d’une autre Europe prenant réellement en compte les intérêts de la France, lesquels ne sauraient être confondus avec ceux des forces dominantes de l’économie. Toute réflexion sérieuse sur ce que pourrait ou devrait être une autre Europe est en effet assimilée au rejet de l’idée européenne.

Quant aux pays européens, certains – l’Allemagne en premier lieu – voient non sans raisons dans le projet macronien d’Europe de la défense un cheval de Troie derrière lequel se profile une certaine « mutualisation » des dettes et des déficits, la France s’estimant fondée à la revendiquer en raison de l’importance de l’apport à la sécurité du continent que représenteraient la qualité de son armée et sa force de dissuasion nucléaire. On comprend leur rejet.

« Le couple franco-allemand relève largement du mythe. Un mythe asymétrique, cultivé par Paris pour tenter de compenser le décrochage de la France, tout comme le Royaume-Uni cherche à masquer son déclin par la grande illusion d’une relation spéciale avec les États-Unis. L’Allemagne a toujours âprement défendu ses intérêts en Europe, et notamment ceux de son industrie. Quand la France se contente de parler de souveraineté, l’Allemagne l’exerce […] L’intransigeance de l’Allemagne dans la défense de son modèle mercantiliste s’est nourrie des faiblesses de la France, qui a choisi de cesser d’être une terre de production pour privilégier la consommation à crédit. L’imputation à l’Allemagne des malheurs français ne tient pas. Ce sont les dirigeants français qui ont organisé la désindustrialisation […] Ce sont eux qui ont institutionnalisé la dépendance financière à l’Allemagne en entretenant l’idée fallacieuse qu’elle garantirait de manière illimitée la dette française à travers l’euro. » (Nicolas Baverez, Feu le couple franco-allemand, Le Figaro du 24/10).

Je me permets de vous conseiller le film RMN. C’est du très bon cinéma et il y est question de l’Europe.

 

1.- Il est significatif que cette expression n’ait pas cours en Allemagne.

 

Quand les panneaux Decaux promeuvent les « Valeurs actuelles »…