Le populisme en question

« J’entends la colère contre une Europe ultra-libérale qui ne permet plus aux classes moyennes de bien vivre. » Ces paroles d’E. Macron (le 6/11 sur Europe1) sont pour le moins curieuses. En effet, sa politique n’a eu de cesse d’adapter notre pays à cette Europe-là, présentée comme le réel qui s’impose à tous.

Le dernier ouvrage (NO SOCIETY, La fin de la classe moyenne occidentale) du géographe Christophe Guilluy permet de mesurer l’ampleur des transformations qui affectent cette classe dans notre pays et qu’on retrouve notamment aux USA et en Italie, en Grande-Bretagne et en Allemagne (particulièrement dans l’ex-RDA).

Pour Guilluy, la classe moyenne dont il constate le dépérissement en occident, c’est le groupe social qui est devenu majoritaire lors des Trente glorieuses et leurs équivalents dans les autres pays. Composé d’ouvriers, d’employés, de paysans et de cadres, ce groupe était intégré économiquement et ses membres pouvaient emprunter un ascenseur social alors en état de marche. Ils partageaient également un large spectre de références culturelles communes. L’ensemble de ces réalités structuraient une société dans laquelle chacun pouvait tant bien que mal trouver de quoi alimenter son estime de soi.

Le tournant de 1983 a ouvert un processus de dérégulation économique dont la désindustrialisation de la France est la conséquence la plus éclatante. Elle a été interprétée comme la disparition des classes populaires alors que la baisse du nombre des ouvriers a été compensée par l’augmentation de celui des employés. Si le « peuple » est devenu moins visible, c’est parce qu’il vit désormais loin des grands centres urbains. Nulle volonté d’en chasser les pauvres, simplement la loi du marché.

Celle-ci amène Guilluy à cette conclusion : « le projet économique de la France, tourné vers la mondialisation, n’a plus besoin des catégories populaires, en quelque sorte. C’est une situation sans précédent depuis la révolution industrielle ». Dans tous les pays développés, la majorité de ces catégories vit désormais à l’écart des territoires les plus dynamiques, ceux qui créent de l’emploi. Les villes petites et moyennes, les régions désindustrialisées, les espaces ruraux décrochent.

Si le modèle mondialisé défini par Guilluy n’annule pas les spécificités nationales – les niveaux de vie et de protection sociale, les contextes économiques ne sont jamais identiques – il porte des dynamiques communes : polarisation de l’emploi, renforcement des inégalités sociales et territoriales, fragilisation des plus modestes, remise en cause de l’État-providence et crise identitaire.

Les classes moyennes ne sont pas seulement empêchées de « bien vivre » selon la formulation d’E. Macron qui laisse penser que leur sort se ramène à un à problème d’accès plus ou moins grand aux biens de consommation et d’usage. Nous ne sommes pas seulement dans l’ordre du quantitatif.

Les perdants de la mondialisation – catégorie qui comprend les pauvres mais va bien au delà de ces derniers – perdent infiniment plus que du pouvoir d’achat. Ils deviennent des êtres en état d’apesanteur sociale car les fondements d’une société qui leur reconnaissait une place en son sein se dérobent sous leurs pas.

Leur désocialisation ne produit pas des « pauvres » tels que les souhaitaient les dames patronnesses d’antan. Elle entraîne une déshumanisation dont le Goncourt de cette année, leurs enfants après eux, un roman de Nicolas Mathieu, traque les manifestations à l’échelle d’une cité, Hayange hier important site sidérurgique.

Deux mondes se sont constitués qui ont de moins en moins à voir l’un avec l’autre. Celui d’en haut refusant d’entendre celui d’en bas, ce dernier lui rend la monnaie de sa pièce en grossissant le camp de l’abstention électorale et du vote populiste.

Il est plus facile de dénoncer ce dernier que de repérer ses causes et de les combattre. La dimension sociale et économique de ce vote se conjugue avec le ressenti d’une insécurité culturelle dont la question migratoire est l’une des sources.

Contrairement à ceux qui disposent de ressources pour développer des stratégies résidentielles et scolaires leur permettant de préserver leur entre soi, les plus modestes n’ont d’autre choix que de demander aux pouvoirs publics d’ériger des protections. Les classes populaires, à la différence des classes supérieures, sont dépourvues des moyens – notamment ceux que procure le capital culturel – qui établissent, sans qu’elles en aient nécessairement conscience, une frontière invisible avec l’Autre.

Publicités

14-18 et les années 30

La guerre de 1914-1918 fut la première guerre de l’ère industrielle. Finis étendards, sabres au clair, clairons sonnant la charge, valeurs aristocratiques et panaches au vent… place aux mitrailleuses, aux gaz, aux canons, aux mines, aux aéroplanes. Place à la mort mécanisée, à l’Orage d’acier (1) avec, quotidiennement, ses tués et ses blessés par dizaines de milliers lors des premiers combats. Les dirigeants européens n’avaient pas pensé la guerre dans laquelle ils s’engagèrent allégrement.

La monstruosité de la boucherie est connue (chaque commune, fut-elle minuscule, a son monument aux morts). Ce qui l’est moins ce sont les transformations en profondeur des pays belligérants générées par la guerre. Pour la première fois de leur histoire, toutes leurs ressources humaines et matérielles furent mises, par l’intermédiaire de l’État, au service d’un but unique : la guerre.

L’économie de guerre, c’est l’ensemble de l’industrie tourné vers l’approvisionnement du front et l’entrée massive de femmes dans les usines d’armement. La mobilisation des forces productives s’accompagna également d’une mobilisation sans précédent des cerveaux par la propagande officielle (le bourrage de crâne). L’État révéla, pour la première fois, l’étendue de ses capacités organisatrices.

La paix revenue, cette leçon ne fut pas oubliée. Elle donnera corps aux idéologies totalitaires, un qualificatif emprunté au langage du fascisme italien dont les objectifs reposaient sur l’avènement d’un État totalitaire. De leur côtéLénine et les bolcheviks – à qui on ne saurait reprocher d’avoir tenté de transformer la guerre en révolution – virent dans l’efficience dont l’État venait de faire preuve une raison de le considérer comme l’outil privilégié pour opérer une transformation de la société. Quant à Hitler, il exploita les ressources de l’État totalitaire de manière inégalée. Guerre totale, État total, État totalitaire, totalitarisme…

Ce rappel s’impose lorsqu’on se risque à des comparaisons entre notre présent et les années 1930. Dans l’Europe contemporaine, aussi réels et menaçants que soient les périls, les risques de totalitarisme sont résiduels. Certes, il existe des néo-nazis et des nostalgiques des diverses variétés du fascisme. La moindre tolérance à leur égard est coupable, mais les dangers qu’ils présentent n’ont rien à voir avec ceux des lendemains de la guerre. Leur dimension groupusculaire interdit toute comparaison avec les partis fascistes d’alors, véritables partis de masse dirigés par des chefs charismatiques, capables de fanatiser une large partie des populations.

Comme M. de la Palice n’aurait pas manqué de le constater, après l’armistice les combattants devinrent des anciens combattants. Ce sont eux qui formèrent les gros bataillons des mouvements fascistes et les groupes paramilitaires qui appuyaient leur action politique par la violence. Ce furent les corps francs et les chemises brunes en Allemagne, les chemises noires en Italie, les gardes de fer en Roumanie, etc. Véritables troupes de choc pour guerre civile, ces formations par le nombre de leurs participants et leur violence jouèrent un rôle déterminant pour la conquête du pouvoir. Elles contribuèrent à l’établissement d’un climat de terreur avant et après celle-ci : assassinats politiques et huile de ricin (2) en Italie, chasse aux communistes, aux sociaux-démocrates et aux Juifs en Allemagne.

Bien que sortie victorieuse de la guerre, la France n’échappa pas totalement à de ce climat. Le 6 février 1934, une manifestation parisienne des anciens combattants conduite par l’extrême droite se mue en émeute aux cris « les députés à la Seine ».

L’actualité ne nous offre rien qui permette d’établir un parallèle entre l’atmosphère de cette époque et celle d’aujourd’hui. On évoque le  nationalisme. Mais la force de celui-ci reste très en deçà de ce que connurent les années 1930 et, surtout, ses motivations ne comportent pas de dangers équivalents.

Le nationalisme d’alors se nourrissait de la colère des peuples au sortir de la guerre. À cet égard Hitler doit une fière chandelle à Clémenceau qui, par le Traité de Versailles, lui offrit l’un des ingrédients essentiels  de son succès : l’humiliation du peuple allemand (« le boche doit payer ») et l’amputation territoriale de son pays. En nouant celles-ci avec le prétendu « coup de poignard dans le dos » porté par les dirigeants politiques de l’Allemagne aux chefs invaincus de son armée, les nazis tenaient les prémices de leur victoire. L’extrême misère dans laquelle furent plongées les masses populaires et la crise de 1929 fit le reste. Le fascisme italien, lui, exploita l’idée que l’Italie avait fait la guerre pour rien.

Parce que les nationalismes d’alors était porté par l’objectif de redécouper  les frontières en Europe, la formule « le nationalisme c’est la guerre » était appropriée. Certes le nationalisme comporte toujours des dangers, mais, de nos jours, il ne s’appuie plus sur des revendications territoriales et, de ce fait, une guerre entre pays européens n’est pas sérieusement envisageable.

On ne saurait faire injure à E. Macron d’ignorer l’histoire. Dès lors, force est de s’interroger sur les raisons qui l’on amené à la maltraiter en opérant des rapprochements indus. Qu’il soit mû par des intérêts électoraux est la réponse qui s’impose. Il produit une fiction où les grandes figures du mal des années 30 sont convoquées pour se poser en rempart  contre ceux qu’il désigne comme leurs héritiers.

Cette posture ne facilite pas, c’est le moins que l’on puisse dire, le débat nécessaire sur les périls, réels, que court l’Union européenne. E. Macron, qui n’est pas semble-t-il à une contradiction près, suggère lui-même l’orientation qu’il devrait prendre lorsqu’il déclare « entendre la colère contre une Europe ultra-libérale qui ne permet plus aux classes moyennes de bien vivre ».

 

1.- Roman autobiographique d’Ernst Jünker, officier allemand, paru en 1920.

2.- Les fascistes italiens humiliaient leurs adversaires politiques en les contraignant à ingurgiter de l’huile de ricin.

3.- Europe 1 (6/11/18).

Braquage scolaire

Un élève braque sa prof à Créteil, une bataille rangée entre deux bandes de jeunes aux confins du XIX° et des Lilas fait un mort (13 ans), un homme transformé en torche vivante par ses agresseurs se jette dans le canal de l’Ourcq à Stalingrad et meurt, un jeune est blessé par balle à Sarcelles : l’actualité s’est empressée d’illustrer le sombre tableau brossé par Gérard Collomb lorsqu’il quitta le ministère de l’intérieur.

Selon un sondage, 91% des Français demandent plus d’autorité. Qu’il faille conforter, dans le respect des principes républicains, l’autorité des autorités scolaires, policières, judiciaires et parentales peut s’avérer nécessaire, mais il importe d’avoir à l’esprit cette autre donnée du problème : le respect de l’autorité légitime est largement tributaire des valeurs qui prévalent dans la société.

Les faits évoqués plus haut ont pour point commun la dévalorisation de la vie humaine, tant celle de leurs victimes que celle de leurs auteurs. Certains commentateurs ont parlé d’ensauvagement.  Je préfère pour ma part une autre approche qui prend pour point de départ la déclaration de l’élève braqueur de Créteil. Son geste, expliqua-t-il, ne traduisait aucune intention homicide ; il avait seulement voulu « faire semblant ».

Le fait que sa mise en scène ait été filmée et diffusée sur les « réseaux sociaux » nous oblige à réfléchir sur la façon dont le respect de la vie humaine peut être déprécié par certains usages de la technique. Internet n’est pas responsable de cette dévalorisation, mais il est source d’obstacles dans le nécessaire travail d’apprentissage des comportements personnels qu’exige le respect de la vie humaine, car il « favorise l’hypertrophie du monde virtuel (jeux vidéo, photographies numériques, réseaux sociaux) à proportion de l’atrophie du monde réel. » (1).

Ce processus d »irréalisation » du monde n’est pas étranger au cheminement de la pensée du braqueur de Créteil, cheminement qui l’a amené à considérer que la diffusion sur la Toile de son acte allait apporter la preuve non seulement qu’il existe, mais qu’il est quelqu »un. L’estime de soi qu’il ne parvenait pas à tirer du monde réel, il a jugé que le monde virtuel pourrait la lui procurer. Ce déplacement peut s’opérer d’autant plus facilement qu’il a estimé que le monde virtuel compte plus, pour ses petits camarades, que le monde réel.

Cette démarche doit être mise en relation avec cette caractéristique majeure de notre époque, formulée par Marcel Gauchet : « la masculinité est passée de l’évidence à une mise en doute systématique » (2). L’attention se concentrant normalement sur la montée en puissances des femmes à tous les niveaux et sur les inégalités persistantes dont elles sont victimes, l’autre sexe ne peut pas, en effet, ne pas en être affecté.

Pour paraphraser une formule célèbre, on peut dire qu' »on ne naît plus homme » et que le cheminement pour le devenir s’est singulièrement complexifié. Les adolescents de sexe masculin qui, dans un passé relativement récent, pouvaient « rouler des mécaniques » à bon compte se voient obligés de faire monter les enchères. En mimant le braquage de sa prof par exemple.

Gauchet estime que ce qui faisait l’âme de la domination des hommes, à savoir l’articulation des sexes sous le signe de leur complémentarité et de la prééminence du sexe masculin sur le sexe féminin est mort. Ce qui ne signifie pas que l’égalité est réalisée, mais il en résulte une « nouvelle culture de l’immaturité masculine. L’horizon masculin par excellence, pour les jeunes, était celui de la responsabilité adulte, via la prise en charge d’une famille. Cette perspective s’est évaporée. Du coup, le sens même de la jeunesse, les conditions d’entrée dans la vie professionnelle et de préparation à une carrière professionnelle, s’est profondément transformé pour les jeunes garçons (…) Pour les femmes, la conquête des rôles classiquement masculins est un horizon naturel, mais, pour les hommes, auxquels ils s’imposaient de manière très contraignante, il a largement perdu sa signification » (3)Le fait que les filles réussissent généralement mieux leurs études que les garçons illustre cette évolution.

Ces réflexions ne sauraient justifier les comportements condamnables ou la mise en cause du bien-fondé de la lutte pour l’égalité hommes-femmes. Il s’agit de prendre la mesure du contrecoup provoqué par une immense avancée civilisationnelle. Celle-ci nous contraint « d’inventer une culture égalitaire respectueuse des différences entre hommes et femmes, avec ses codes et ses règles de civilité, quelque chose d’inédit dans l’histoire. » (4).

 

1.- Eloi Laurent, L’impasse collaborative. Pour une véritable économie de la coopération, Les liens qui libèrent, Oct. 2018).

2.- Marcel Gauchet, Le Figaro (6/7/18).

3.- ibid.

4.-ibid

 

L’énigme bavaroise


La Bavière est la région d’Europe la plus prospère. Sans doute y rencontre-t-on des retraites maigrelettes et des petits boulots mal payés, mais elle ne connaît pas le chômage de masse et les salariés sont représentés dans les conseils d’administration des entreprises. En forçant quelque peu le trait on peut dire que ses habitants ont tout pour être heureux et que leur sort pourrait préfigurer le nôtre si nous parvenions à nous défaire de l’esprit gaulois sur lequel buttent les « réformes nécessaires ».

Dans cette situation le résultat des élections du 14 octobre me semble renfermer une énigme. Les deux partis à qui les Bavarois sont redevables de leur bonne fortune, la CSU et le SPD, ont en effet été sévèrement sanctionnés. Usure du pouvoir ? Ingratitude des électeurs ? Logiciel des partis politiques obsolète ? Prise de conscience de l’urgence écologique ? Vague populiste ? Les réponses à ces interrogations permettent de cerner bien des aspects de la réalité mais pas d’élucider totalement l’énigme.

Les Bavarois sont majoritairement catholiques et votaient majoritairement pour un parti catholique (la CSU) depuis un demi-siècle. Mais au cours de ce long bail, les électeurs catholiques et la CSU ont profondément changés.

À l’origine le vote pour ce parti exprimait, inséparablement, un programme politique et l’adhésion aux valeurs chrétiennes qui le sous-tendaient. De ce fait, le vote, acte « terrestre », était également porteur de transcendance religieuse. Cette dualité du « temporel » et de l' »au-delà » conférait au pouvoir, ainsi qu’à ses incarnations, une certaine sacralitéTel était, en tout cas, le « ressenti » de l’électeur dont le comportement ne se déduit jamais de ses seules préoccupations terre-à-terre.

Cette « idéalisation » a pu coexister avec le choix de la CSU de privilégier les intérêts capitalistes les plus puissants tant que l’économie pouvait être considérée comme un moyen, non comme une fin. L’établissement de nouveaux rapports économiques entre les pays européens pouvait alors apparaître comme le chemin conduisant à une entente entre les peuples.

Il ne faut donc pas s’étonner si c’est au nom de valeurs humanistes, inspirées par la leurs valeurs religieuses, que les partis démocrates-chrétiens  – Adenauer en Allemagne, de De Gasperi en Italie et de Robert Schuman en France – entreprirent la construction européenne… en commençant par l’économie. Le Pool européen du charbon et de l’acier, puis le Marché commun européen furent les premières étapes de l’Union européenne

L' »idéal européen » qui pour les catholiques était en phase avec les valeurs de leur religion, pouvait s’accorder avec une économie de marché, mais il entra en crise lorsque l’évolution de celle-ci eut abouti à une société de marché. L’élévation du dogme de « la concurrence libre et non faussée » au rang de principe inscrit dans les traités fondateurs de l’UE a constitué un tournant dans cette évolution. Les mêmes constatations valent grosso modo pour les sociaux-démocrates à partir de leurs valeurs et de leur histoire propres.

Le rappel de ce passé, trop rapidement parcouru, nous conduit, me semble-t-il,  aux sources de ce qu’il faut bien appeler la crise de l’Europe. Le récent comportement électoral des Bavarois, qui est l’une de ses illustrations, fait apparaître un immense désenchantement.

« Désenchantement » et non « désacralisation » car le sacré n’a pas disparu. Il s’est déplacé vers les nouveaux supports que sont devenus la marchandise et l’argent. Plus précisément, il s’est investi dans la nouvelle configuration des rapports humains générée par la place prise par la marchandise et l’argent dans la vie de la société.

Je ne dis pas autre chose que le pape François dans cette mise en garde, plusieurs fois répétée : « Quand le capitalisme fait de la recherche du profit son unique but, il risque de devenir une structure idolâtrique, une forme de culte. La « déesse fortune » est toujours plus la nouvelle divinité d’une certaine finance. » (Je pense pour ma part que la recherche du profit ne relève pas d’un choix du capitalisme mais constitue sa dynamique même).

L’idolâtrie dénoncée par le pape renvoie à un sacré sans transcendance car, cantonné dans le « tout individuel » et le « tout tout de suite », il assèche chez les êtres le désir d’inscrire leur avenir dans un horizon collectif.

Pour Dominique Schnapper, sociologue, cette évolution sape tout autant la transcendance politique que la transcendance religieuse : « L’affaiblissement de toute transcendance, religieuse ou politique, déclare-t-elle, affaiblit la société démocratique. Elle risque de se donner pour seul objet d’assurer le bien-être de ses membres et de ne plus nourrir un projet commun, susceptible de transcender les intérêts immédiats et les égoïsmes de ses membres. » (interview au Figaro, 23/11/17). La dépolitisation, dans ses formes les plus diverses, est l’une des conséquences de l’affaiblissement de la transcendance politique.

°°°°°°

Une amie me disait récemment « la politique est en train de devenir un truc de vieux ».

Nos chères petites têtes blondes

Il est rare que je jette un œil sur les magazines disposés sur la table basse de la salle d’attente du cabinet médical. Mon mauvais esprit les soupçonne d’avoir été choisis pour tempérer l’impatience du patient et alléger l’angoisse inhérente aux raisons de sa visite.  Je suis un fana des journaux, mais il y a des limites. Lire Marie Claire ? Non.

Pourtant, ce jour-là, je me suis laissé aller. Muni d’un solide alibi – vérifier la « légèreté » de cette publication – j’ai feuilleté Marie Claire. Et ce que j’ai d’abord vérifié c’est l’étendue de mes préjugés, probablement rehaussés en l’occurrence d’un zeste de machisme.

Ce titre a fait tilt : Testés, les enfants de la rédaction sont tous contaminés. Telle est la constatation qui s’impose à la suite de la singulière expérience à laquelle s’est livré ce magazine : prélever une mèche de cheveux sur six enfants de membres de sa rédaction et la soumettre à un nouveau test, ToxSeek (190€, résultats sous 20 jours), qui permet de détecter les substances toxiques dont le corps de ces enfants est porteur.

Le résultat est sans appel. Dans les cheveux des 6 enfants testés – 4 filles et 2 garçons âgés de 4 à 18 ans –  on a trouvé entre 40 et 62 molécules chimiques indésirables et entre 1 et 3 métaux lourds. Prenons l’exemple de la plus jeune, Sarah 4 ans : elle est contaminée par 51 molécules à risque (dont 10 à un niveau d’exposition fort) et 2 métaux lourds (titane et lanthane).

Aucun d’entre eux ne présente un bilan négatif. Chaque analyse est suivie des réactions de la mère. Toutes tombent évidemment des nues et, puisque pas un de ces enfants habite à proximité d’une déchetterie, d’un champ gorgé de glysophate ou d’une fonderie de cuivre, les causes de leur contamination sont difficile à identifier. Contraintes de les rechercher, avec l’aide du laboratoire d’analyse, dans ce que la vie quotidienne comporte de plus banal, les échantillons de leurs explorations montrent l’omniprésence des dangers auxquelles nous sommes tous exposés.

La mère de Marty (18 ans) : « Le choc a été de découvrir deux pesticides (diazinon et metolcarb) dont un, interdit en France, est dans notre riz bio importé d’Asie (…) Un autre pesticide (propamocarb) a sa source dans le gazon, les fraises et les tomates, des fruits qu’il aime. J’ai inspecté sa salle de bain pour enlever quelques molécules suspectes (pyrocatéchol et butylparaben) dans les cosmétiques et les parfums. »

La mère d’Isaure (13 ans) : « Notre fille adore faire des soirées masques de beauté avec ses amies et se parfume (pyrocatéchol et celestolide). Elle dort avec son chat (diamfénétide) et comme nous respire l’air pollué de notre quartier embouteillé (grotan OX). »

La mère de Sarah (4 ans) : « J’ai supprimé son bracelet anti-moustique (picarine) et réduit sa consommation de pommes de terre (quinacetol). Il faut être plus vigilant sur la fumée de cigarette (son père et moi fumons) et sur les émanations de barbecues (acrylamide). 

La mère d’Octave (5 ans) : « Il mange du maïs (oxabetrinil) et adore les fraises (desmédiphame). Il a des jouets en bois (bentaluron).

La mère de Violette (8 ans) : « J’ai retiré le démêlant pour les cheveux qui contient du butylparaben. L’anti-poux aussi. Je pense au potager des grands-parents et à leur anti-limaces (métaldéhyde). L’uranium naturel, c’est probablement la céramique, son hobby. »

La mère de Marpessa (12 ans) : « Je pense aux bonbons et au chocolat pour l’agent aromatiseur (théobromine), mais en ce qui concerne les traces de médicaments (gemfibrozil et émétine) : elle n’en prend pas ». 

°°°°°°

L’Institut fédéral allemand (BfR), équivalent de l’Agence française de sécurité sanitaire (Anses) vient de faire savoir qu’un tiers des substances chimiques les plus utilisées en Europe ne sont pas conformes à la réglementation censée protéger la santé et l’environnement, édictée en 2007.

Après avoir, pendant trois ans, passé au crible les molécules produites ou importées massivement en Europe (plus de 1 000 tonnes par an), le BfR en a identifié 1 814 (32% du total) pour lesquelles les données fournies par les industriels sont « non-conformes à la réglementation ».

Les substances en question sont possiblement cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques et perturbateurs endocriniens.

Pour parler comme les juristes, il me semble que le délit de mise en danger de la vie d’autrui est constitué.

Après le trucage à grande échelle des moteurs automobiles et ces révélations peut-on encore s’étonner du discrédit qui frappe les élites ?

Le moment Macron

Les sondages se suivent et se ressemblent. Un an et demi après leur élection nos Présidents passent sous la barre des 30% d' »opinions favorables ». Sarkosy et Hollande précédèrent Macron sur ce chemin. Les médias regorgent d’explications sur les raisons de leur décrochage, mais sont moins diserts sur l’origine de son inexorable répétition, laquelle, du fait de sa constance, ne saurait résulter uniquement des défauts de leur politique.

Roland Gori, psychanalyste, examine  dans son livre La nudité du pouvoir : comprendre le moment Macron ce que son élection a de commun avec les précédentes mais surtout sa surprenante nouveauté. Il prend pour point de départ  cette réflexion de Macron lui-même : « Il y a dans la démocratie une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la démocratie française, cet absent est la figure du Roi. » (Journal Le 1, 8/7/2015)

Gori prolonge ainsi cette idée : « La démocratie est par excellence le régime où le lieu du pouvoir est vide et c’est justement cette incomplétude qui en fait une invention. C’est justement la saturation de ce vide par un Etat, un homme ou un parti qui peut compromettre l’invention démocratique. »

En faisant du Président la « clé de voûte des institutions » la constitution de la V° République renoue, sur un mode mineur mais symboliquement efficient, avec l’esprit du pouvoir monarchique. Le temps de l’élection, le « vide » dont il vient d’être question accueille d’autant plus facilement les attentes des électeurs, y compris celles qui excèdent les possibilités de la politique, qu’une  quasi toute-puissance d’essence royale est prêtée au candidat. L’élu est toujours, de ce fait, plus ou moins considéré comme un homme providentiel de qui on attend quelque miracle. D’où l’inévitable déception.

Le succès va donc au candidat qui parvient à se situer « en ce point d’illusion où se cristallisent les attentes sociales et psychologique du moment. »  Mais « l’illusion  n’est pas l’hallucination, elle est, comme l’amour, la rencontre avec un objet nouveau qui était déjà là, dont André Breton parle si bien : « C’est comme si je m’étais perdu et qu’on vint, tout à coup, m’apporter de mes nouvelles ». E. Macron est venu nous apporter de nos nouvelles, l’état du politique dans notre société. Il était déjà là avant que nous le découvrions, dans la coupure économique et symbolique des classes sociales en France (…) dont son « en même temps » est la solution rhétorique. »

Chanceux, Macron l’a été mais il a triomphé parce qu’il est un personnage central de notre modernité. « À l’éthique de la loyauté et de la dette à l’égard de l’Autre font place le volontarisme individualiste de la réalisation de soi dans la performance, l’accomplissement par l’Audimat des réseaux sociaux, le désir d’émouvoir les autres sans en être affecté, l’art de la mise en scène, l’aisance du jongleur. Macron est en phase avec son époque, avec la culture qui est la nôtre, c’est-à-dire l’importation dans la vie quotidienne des valeurs en usage dans le monde des affaires. » 

Gori, sans prêter à Macron l’intention a priori de détruire la démocratie, constate cependant que sa pratique politique tend à réduire le « vide » dont nous avons parlé. Entendons-nous bien : ce « vide » doit être compris comme l’espace à la fois imaginaire et réel où doivent pouvoir se loger – et pas seulement le temps d’une campagne électorale –  les aspirations et les initiatives des citoyens. C’est comme cela que ces derniers donnent corps à « l’invention démocratique » ou, pour le dire autrement, à la souveraineté populaire.

Gori invoque, à l’appui de son constat, une certaine vision de la « verticalité du pouvoir » (son caractère jupitérien), la mise en cause du rôle des corps intermédiaires et des collectivités locales, la place dévolue aux cabinets ministériels conçus telles des courroies pour la transmission directe de la volonté d’un « président autoréférencé », etc. Bref, autant de signes d’une évolution teintée d’autoritarisme et qui fait d’ailleurs l’objet de critiques au sein même de la macronnie.

Quant à ceux qui attendraient de cette évolution un sursaut démocratique Gori estime « qu’il ne faudra pas trop compter sur l’opinion pour objecter à une dérive consulaire de notre démocratie républicaine, car elle en est une des matières premières ! »  Ces mots nous renvoient à la spécificité du « moment Macron », à savoir que ce dernier est, comme il a déjà été dit, en phase avec son époque, avec la culture qui est devenue la nôtre qu’on s’en félicite ou s’en afflige. Il a retenu la leçon de Gramsci sur la nécessité de conquérir l’hégémonie culturelle pour accéder au pouvoir politique.

Reste que son choix d’une « République plus contractuelle et plus européenne, inscrite dans la mondialisation avec des formes de régulation » soit, à la longue, du goût de  ceux qui l’ont élu. Beaucoup qui se rêvent en gagnants du nouvel ordre des choses risquent de déchanter.

Ce nouvel ordre des choses est, du fait de son fonctionnement même, destructeur des liens sociaux et personne ne peut dire jusqu’où risquent de nous conduire le règne du chacun-pour-soi et la guerre de tous contre tous. C’est impérativement à ce niveau de questionnement que doit se situer la réflexion pour l’élaboration d’une alternative crédible au macronisme. La leçon gramscienne vaut pour tout le monde.

C’est mon choix, point barre

Nous n’avons jamais été aussi libres. L’individu a connu une extension de ses droits lui permettant, plus qu’à tout autre époque, de mener la vie qu’il souhaite et ce mouvement ne semble pas devoir s’interrompre puisque de nouvelles revendications ne cessent d’apparaître.

C’est cette logique de l’illimité que questionnent ces deux auteurs que tout ou presque oppose, mais qui aboutissent à des conclusions voisines : Pierre Manent, co-fondateur de la revue Commentaires, libéral version Raymond Aron dont il fut l’un des disciples et Jean-Claude Michéa qui se réclame de la pensée de Marx et du socialisme de George Orwell. Le premier vient de publier La loi naturelle et les Droits de l’homme (PUF), le second Le loup dans la bergerie (Climats).

Pour ces auteurs ce qui fait problème ce n’est pas la conquête de telle ou telle liberté nouvelle qui marque un  progrès civilisationnel, ni telle chartre des droits, mais ce que Pierre Manent appelle l’« idéologie des droits de l’homme ». En vertu de celle-ci « l’homme est supposé disposer d’un pouvoir légitime et illimité sur tous les aspects de la condition et de la nature humaines (…) or aussi vaste que soient les capacités humaines, elles restent liées à la condition et à la nature de l’homme (…) les termes « politique », « lois », « liberté » n’auraient aucun sens si nous n’étions ordonnés  par notre nature à une vie commune que nous avons de désir de poursuivre et la capacité de régler« .

Michéa fait reposer cette idéologie « sur la fiction d’un homme déjà pleinement humanisé avant le langage et la société, et dont les droits « inaliénables » seraient par conséquent déductibles à priori (…) selon  cette approche, la société n’existe pas, il n’existe que des individus dont chacun est « propriétaire absolu de lui-même » – « c’est mon choix, çà ne vous regarde pas »- et ne se lie à ses semblables que sur des bases contractuelles. » 

À partir de là,  nous n’avons plus affaire qu’à un agrégat d’individus – les « particules élémentaires » de Michel Houellebecq – dont les rapports sont essentiellement régis par les lois du marché et les règles du droit. Cela conduit, non à leur autonomisation, mais à leur atomisation. Or, atomisés, les individus se voient dépossédés de leur capacité à faire société. S’il n’y a plus de « nous », il devient impossible de motiver les uns d’être solidaires  des autres.

Lorsque leurs relations se résorbent dans les échanges utilitaires et que la représentation et le fonctionnement de la société tendent  à n’être qu’une simple juxtaposition de libertés individuelles, les individus n’entrevoient plus la nécessité de se fixer des objectifs communs pour rendre le monde habitable par tous. Michéa parle de « privatisation des valeurs », c’est-à-dire de la disparition du et de la politique.

Le péremptoire « c’est mon choix  » ne peut apparaître comme le summum de la liberté que par une défaillance de la mémoire. Il faut en effet oublier ce que nos acquis en matière de liberté doivent aux avancées collectives qui substituèrent, à de liens oppressifs, des « liens qui libèrent » selon l’heureux intitulé d’une maison d’édition.

Le repli des individus sur leurs intérêts privés trouve sa source « dans l’essor des rapports marchands qui détruisent chaque jour un peu plus les murs porteurs de la vie commune »  (Michéa). Ce processus a pour corollaire l’avènement d’une « gouvernance » par les techniciens et les experts. Soumis à la dictature de l’immédiateté et raisonnant en termes de quantités, de chiffres et de coûts, leurs solutions visent à débarrasser la société de ce que les éléments de langage officiels appellent les « survivances du monde ancien ».

Leur idéal-type c’est l’individu libre de repères identitaires, vierge de toute attache au legs historique de notre pays et à son héritage culturel, vus comme autant de lourdeurs et de préjugés qui échappent à la logique instrumentale des algorithmes.

Cette évolution vers l’individu « entrepreneur de lui-même » – une start-up à lui tout seul – est largement invisible, comme l’est « la main du marché » qui conduit le bal. C’est pourquoi elle peut être interprétée comme l’ouverture de voies royales vers la réussite personnelle la plus éclatante. C’est ce qui arrive au malheureux Jean Dujardin dans le film I Feel Good de Delépine et Kervern. Grottesque et pathétique, il ne cesse de bâtir des châteaux en Espagne avec les briques de la rhétorique macronienne.

Le libéralisme originel, estime Pierre Manent, « a peu à voir avec l’idéologie antiétatique, antipolitique et indifférente à la cohésion sociale et nationale qui a malheureusement envahi l’opinion des élites européennes depuis trente ans (…) on doit opposer à l’imaginaire de l’illimité qui est au principe de la mondialisation « libérale » un principe de limitation qui permette à la vie commune de garder sa forme, ou de la retrouver, pour encourager la préservation ou la renaissance d’un peuple civique ».

Jean-Claude Michéa partage cette conclusion. Il estime que l’illimité qui caractérise l’idéologie des droits de l’homme ouvre les vannes à un individualisme sans rivage qui ne peut  que nourrir la « guerre de tous contre tous par avocats interposés. » Le problème, on y revient toujours, est un problème de société.

Il prône l’ouverture « d’un débat de type philosophique – prenant donc en compte les effets politiques, économiques, psychologiques ou moraux de telle ou telle revendication sur la vie commune – qui pourrait dans la plupart des cas (à condition, du moins, d’être organisé démocratiquement) de s’accorder sur une distinction raisonnable entre ce qui constitue clairement un véritable progrès social et humain et ce qui ne représente, au contraire qu’une expression de la décomposition marchande du lien social (voire dans certains cas, un pur et simple délire idéologique). Mais, estime-t-il, c’est justement un tel type de débat qu’une approche exclusivement juridique de « ces problèmes de société » – la seule qui soit conforme au principe libéral de « neutralité axiologique » – exclut d’avance et par principe. »

Ces quelques notes risquent de ne donner qu’une faible idée de ces deux ouvrages dont la lecture me semble nécessaire pour la compréhension de notre époque.

°°°°°°

La rubrique nécrologique du Monde (28/9) annonce « le départ volontaire, à 94 ans de Jean de Menthon, jeune résistant dès l’été 1940 et ancien élève de l’ENA, indigné par la multiplication en cours des milliardaires. »