Exit Freud

Sous couvert d’une simplification jugée nécessaire, la notion de « sujet » ne figurera plus dans le nouveau programme (provisoire?) de philosophie qui devrait entrer en vigueur pour les épreuves du bac de 2020. Ce programme qui a pour objet d’enseigner les éléments constitutifs de la pensée philosophique serait singulièrement appauvri s’il évacuait le « sujet ». Avec lui disparaîtraient les apports novateurs de la démarche freudienne (inconscient, rôle du langage, formation du désir, fonction du symbolique et de l’imaginaire, etc).

En tirant un trait sur cet ensemble ce ne sont pas des programmes scolaires que l’on simplifierait, mais la conception de l’homme. On ne peut pas s’empêcher de penser qu’il s’agit de pousser toujours plus loin son adaptation aux objectifs et au fonctionnement d’une France gérée sur le modèle de l’entreprise. La prise en compte de la complexité de chacun et de l’irréductible singularité de son histoire sont en effet des obstacles sur ce chemin.

Évoquer, par exemple, le rôle de l’inconscient ou la place du symbolique dans les rapports sociaux c’est ouvrir un questionnement sur les finalités l’économie néolibérale. Ses défenseurs lui attribuent une efficacité inégalable. Cette dernière n’est pas douteuse s’agissant de la production. Mais l’exploration de la notion de sujet permet de réfuter l’affirmation selon laquelle elle ouvrirait la voie à un épanouissement humain des plus prometteurs.

Cette prétention est contredite par une contradiction logée dans le tréfonds de ce type d’économie et dont les effets apparaissent de plus en plus clairement : les individus sont transformés en simples rouages anonymes d’un mécanisme mondialisé sur lequel, s’agissant tant de ses objectifs que de son fonctionnement, ils n’ont aucune prise. Pour eux c’est synonyme de précarité, de perte de sens du travail et d’amenuisement des biens communs. Fondamentalement c’est la négation  de leurs attributs de sujet humain.

Car, si on pousse plus loin la réflexion, on mesure à quel point la dynamique de l’économie néolibérale est source d’aliénation pour le sujet. Cette dynamique reposant sur l’accroissement et le renouvellement incessants des objets – au sens le plus large du terme – mis sur le marché, il lui faut constamment convaincre de la nécessité de les acheter. Ce faisant, elle fait plus que « vanter sa marchandise », elle produit un mode de vie dans lequel l’objet apparaît doué du pouvoir de combler le manque inhérent à la condition humaine. Or,  le manque en question n’est pas manque de ceci ou de cela, mais manque d’être.

Jouer sur le désir, c’est l’ABC de la publicité… parfois jusqu’à la bêtise (voir le discours sur l’ineffable bonheur qu’est censé procurer l’achat d’une voiture). La place promise à la collecte et à l’exploitation des données illustre parfaitement ce que signifie l’évacuation de la notion de sujet dans la pensée néolibérale. Pour celle-ci, l’être humain est réductible aux résultats d’une opération qui consiste à additionner ses « données » et à les livrer au travail des algorithmes.

Chacun devient ainsi programmable. Nous n’avons plus à faire à la pub conçue comme la modernisation de la réclame d’antan, mais à une mise en condition qui, les progrès des techniques aidant, tend à prendre dans ses rets l’ensemble des comportements des gens. Le roman de Marc Dugain, Transparence, met en évidence les ultimes conséquences d’une telle visée.

Cette évolution accumule les dégâts humains. Le bonheur par les objets est un leurre car il ne peut qu’engendrer la frustration. Celle-ci est souvent vécue sur un mode auto-culpabilisant : c’est à soi que s’en prend celui qui la subit. Il considère que s’il ne peut pas accéder au monde enchanté que lui renvoient les écrans, c’est qu’il n’est pas à la hauteur. Alors il pousse la porte du médecin et du pharmacien. Ou il emprunte le chemin du combat social et politique. Un chemin devenu ardu en raison de la difficulté que rencontre la prise en compte du caractère inédit de l’actuel malaise dans la civilisation.

« … l’espèce humaine est victime des mirages de sa socialisation autour du fétichisme de l’objet. Nous devons reprendre les choses depuis le début, au niveau de la plus petite cellule humaine, et apprendre à tisser un nouveau maillage des consciences et des intérêts collectifs, redéfinir les utilités, vivre à la hauteur de notre esprit et non pas de notre seul estomac et de notre projection sociale absurde. »

Marc Dugain, Transparence, Gallimard (avril 2019)

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Ceci n’est pas une crise

Personne n’avait prévu que le quinquennat d’E. Macron viendrait butter sur un mouvement initialement dirigé contre l’augmentation des taxes sur les carburants. Il semblait entendu que les plus démunis et les plus malmenés de nos concitoyens s’étaient délibérément mis « hors-jeu » de la politique. Beaucoup ne votaient plus ou se fourvoyaient dans des votes protestataires. Leur(s) voix étai(en)t ainsi invalidée(s) tout en procurant un surcroît de légitimité aux partis dits de gouvernement.

Cette situation doit être mise en parallèle avec l’évolution des classes moyennes. Avant qu’elles ne soient, elles aussi, en proie à des processus de précarisation, elles connurent dans l’après-guerre un véritable âge d’or et elles épousèrent un imaginaire social dans lequel le « sociétal » prit le pas sur le « social ». L’importance accordée précédemment aux différences de revenu et de patrimoine fut tempérée par le sentiment d’appartenir à la « classe de la réussite », dont le marqueur principal était constitué d’un certain style de vie et de la sensation de partager « en exclusivité » une supériorité en matière de culture et de goûts esthétiques.

Cet imaginaire n’était pas une pure construction de l’esprit. Celles et ceux qui se sont élevés au-dessus de la condition ouvrière ou paysanne de leurs devanciers le devaient tout autant à l’application du programme du Conseil National de la Résistance, qu’à leurs mérites personnels. Que ces derniers leur aient procuré le sentiment de ne devoir qu’à eux-mêmes leur progrès dans ce qu’on appelle l' »échelle sociale », il n’y a là rien que de très humain. Mais rien ne va plus si on transpose le rôle desdits mérites du plan individuel au plan collectif pour justifier le creusement des inégalités sociales. 

Si j’estime ne devoir qu’à moi-même mon ascension sociale et considère que ceux qui sont restés à un échelon inférieur n’avaient qu’à m’imiter, je vide de sa substance la notion de société. Celle-ci n’est plus alors qu’un agencement des mérites respectifs de ses membres. Bien entendu, j’ai toujours sous la main des exemples de gens qui ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes de leurs échecs. Cette façon de voir rend vaine toute idée de penser la société et donc le contexte dans lequel s’enracinent puis évoluent les comportements individuels avec leur lot plus ou moins grands de mérites.

La panne prolongée de l’ascenseur social a mis à mal de telles conceptions. La distance entre les positions sociales d' »en bas » et celles d' »en haut » n’a cessé de se creuser et ceux « d’en haut » ont vu croître considérablement leurs pouvoirs, avantages et privilèges de fait dont l’accès est de plus en plus fermé à ceux « d’en bas ». Surtout, ces pouvoirs, avantages et privilèges ont atteint un degré tel qu’ils sont devenus pratiquement héréditaires. Nous sommes en présence, disent certains sociologues, d’un phénomène d' »endogamie sociale des élites ».

Une société imparfaite mais réformable et donc habitable par tous – un monde commun – a fait place à un ordre social qui fonctionne à l’exclusion. Les milliards qui viennent d’être attribués aux victimes de celle-ci seraient-ils donc pour autant négligeables ? Non, mais ils sont impuissants à réduire la distance entre les précaires et ceux qui disposent de solides assurances pour leur présent mais aussi pour l’avenir et celui de leurs descendants. Or, il n’est pas de sort plus insupportable que celui où se conjuguent la précarité quotidienne et l’absence d’espoir de sortir un jour de sa reproduction infinie.

Tel est le problème dont les gilets jaunes ont révélé l’acuité. Ce n’est pas parce qu’ils sont illettrés ou stupides qu’ils peinent à formuler leurs revendications. C’est le caractère inédit de la situation qui rend cela difficile, car nous ne sommes pas en présence d’une crise. Une crise est un épisode plus ou moins passager qui fait dire « ça ne peut pas continuer comme ça » et on trouve des solutions plus ou moins bonnes. Il semble que le moment que nous vivons n’entre pas dans ce cadre et donc que « ça peut continuer comme ça et longtemps encore « . Ce qui n’est en rien préjuger de l’avenir du mouvement des gilets jaunes proprement dit et du comportement des classes moyennes tiraillées entre leurs intérêts et les effets de la fracture culturelle évoquée précédemment.

« Comme le mouvement des Gilets jaunes, celui de Mai 68 a surpris, déstabilisé, désorienté la classe politique, les représentants de la classe ouvrière. Mais il partait des jeunes d' »en haut », les étudiants. Mai 68, c’est l’entrée du « sociétal » dans la politique française. Les Gilets jaunes viennent d' »en bas », et avec eux c’est le retour du social. »

Danièle Sallenave de l’Académie française, Jojo, le gilet jaune, Gallimard (avril 2019).

L’école du SIRET

Le MEDEF, syndicat patronal, a participé au « grand débat » et élaboré un cahier de revendications. L’une d’elles illustre l’esprit de notre temps et particulièrement la conception de l’homme qui tend à prévaloir, bien qu’elle revête l’aspect anodin d’une mesure de simplification administrative : le MEDEF demande l’attribution automatique d’un numéro SIRET à chaque Français lors de son 16ième anniversaire.

Rappelons que le numéro SIRET est un code qui permet d’identifier une entreprise et qu’il est nécessaire de l’obtenir pour en fonder une nouvelle. En l’attribuant à tous les jeunes Français, avant même leur majorité et indépendamment de l’idée qu’il se font de leur avenir, on ferait plus que de les aiguiller vers un statut social, celui d’entrepreneur. Ils graviraient la première marche de sa concrétisation.

Cette mesure prend tout son sens à la lecture d’un ensemble de préconisations du MEDEF qui figurent sous le titre « Développer l’entrepreneuriat ». Elle éclaire les raisons qui poussent le patronat à attribuer ce fameux numéro SIRET si tôt dans la vie : celui-ci viendrait ponctuer une scolarité qui installerait, dans la tête des élèves, l’idée que l’entreprise est la pierre d’angle de leur avenir.

Il s’agit, en effet, de « donner tout au long de son cursus à chaque élève, étudiant, apprenti ou enseignant une éducation à la démarche entrepreneuriale et expérimentale […] de donner la possibilité à chaque enseignant de s’initier concrètement aux techniques et méthodes de la gestion de projet entrepreneurial » et de « permettre aux entreprises de s’investir dans la formation des étudiants à l’entrepreneuriat via le mécénat. » 

On admirera la rouerie de ces expressions permettant de parler moins de l’entreprise que de « la démarche entrepreneuriale » en général, pas condamnable en soi, et à la mêler à une tout autre notion, celle-là inattaquable, « l’expérimentation ».

La visée idéologique de cette « révolution du SIRET » est tout à fait en phase avec les fondamentaux du macronisme, l’individu « entrepreneur de soi-même », la « start up nation », « ceux qui ne sont rien et ceux qui entreprennent ». Et tout le monde devenu entrepreneur ou auto-entrepreneur, plus de chômeurs. Qui osera encore parler de classes sociales et de leurs intérêts divergents. Ou même de politique puisque chacun possédera, avec des différences ne tenant qu’à sa personne, la clé de sa situation et de son devenir dans la société.

Les mesures proposées par le MEDEF entraîneraient une réduction du temps déjà insuffisant que l’école consacre à l’enseignement des matières relevant de la culture générale, dont on dit pourtant qu’elles sont décisives pour l’adaptation aux évolutions des sciences et des techniques.

L’enseignement de « l’esprit entrepreneurial » créerait le sentiment d’une fausse égalité des chances, car les futurs grands patrons continueront, eux, de miser sur leur passage dans les coûteuses écoles de commerce et les universités américaines pour jouer les premiers rôles. Mais le plus dommageable pour les élèves réside dans la conception du monde – et de leur place dans celui-ci – que leur inculquera cet enseignement. Autant il est important que l’école les hisse à la conscience de leur rôle social et les sensibilise au devoir de contribuer à l’amélioration de la vie commune par leur apport professionnel, autant il est plus que discutable de lier cet apprentissage aux finalités et au fonctionnement du type d’entreprise qui prévaut actuellement.

Ce dernier est en effet fondé sur les rapports marchands qui font de la vie économique le lieu d’un combat permanent pour le partage entre les salaires et les profits de la valeur créée par le travail. Dans ces conditions, acquérir « l’esprit entrepreneurial » ce n’est pas seulement se projeter dans une activité professionnelle, mais c’est, inséparablement, imaginer les moyens propres à lui assurer son meilleur rendement financier.

Ces craintes se nourrissent d’une actualité particulièrement éclairante, à laquelle Libération vient de faire écho. Il s’agit de l’exploitation des auto-entrepreneurs par les plateformes de livraison (Uber Eats, Deliveroo, Start à louer, etc) et des trafics auxquels elle donne lieu. Concrètement les choses se présentent comme suit. Pour tourner l’impossibilité pour des mineurs de devenir livreur, Facebook offre une rubrique de messages leur permettant de louer un compte régulier ouvert par des faussaires. Exemple : « Compte Uber Eats à louer. Prix : 35%. Horaires : mardi au dimanche de 18 heures à minuit. » 

Ce qui fait le charme du capitalisme, c’est son aptitude à étendre indéfiniment la chaîne de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ainsi, un individu va prélever 35% des gains perçus par quelqu’un qui déjà est durement exploité ! Certains ouvrent des comptes uniquement pour les louer et il faut s’attendre à ce que d’autres, à leur tour, sous-louent les comptes en question.

Libé fait état des réactions d’enseignants qui constatent évidemment la fatigue de leurs élèves qui entrent dans ce système. Surtout, ils pointent ses effets sur le décrochage scolaire sous sa forme brutale, mais surtout sous ses aspects plus insidieux. Avec la possibilité de devenir précocement auto-entrepreneur, se répand le sentiment que les études n’ont pas une grande importance pour trouver du travail et pour gagner de l’argent. Le SIRET pour tous à 16 ans ne pourrait que donner une impulsion considérable à cette conception de la réussite personnelle.

 

 

 

 

 

 

Autoroutes : au-delà du scandale

Le Monde du 20/4/19 titre sur toute la largeur de sa première page : « Le laxisme de l’État face aux sociétés d’autoroutes. » L’article évoque un référé rendu le 18/4 par la Cour des comptes qui juge « disproportionnées » les contreparties consenties par l’État aux sociétés d’autoroute pour l’entretien du réseau. En échange d’un plan de travaux déjà en cours d’un montant de 3 milliards, celles-ci ont obtenu un allongement de la durée de leur concession d’exploitation qui leur rapportera 15 milliards de recettes supplémentaires !

L’État en privatisant les autoroutes à un prix d’ami s’est non seulement privé d’une véritable poule aux œufs d’or, mais il reporte le moment où il pourrait la récupérer. Pour quelles raisons ? L’État, répond la Cour des comptes, est « incapable de défendre ses propres intérêts ». Ses honorables magistrats nous prennent vraiment pour des demeurés.

Car ce n’est pas l’État en général, entité présentée comme abstraite et insaisissable, qui a pris la décision d’octroyer des milliards de profits supplémentaires aux actionnaires des sociétés d’autoroute au détriment des finances du pays, mais le pouvoir politique. Le journal télévisé de France 2 a accompagné l’information sur ce « transfert » d’une image furtive du document gouvernemental qui l’entérinait. C’était sous la présidence de Hollande et côte-à-côte y figurent la signature de Ségolène Royal, ministre de l’écologie et du développement durable et celle d’Emmanuel Macron, ministre de l’économie et de l’industrie.

On comprend la colère que peut susciter ce pillage des ressources de la nation au profit d’intérêts privés. Mais crier au scandale ne suffit pas. L’efficacité commande l’engagement dans la bataille des idées. Il implique en premier lieu la critique du Monde qui évoque le « laxisme » de l’État et celle de la Cour des comptes qui s’en tient à l' »incapacité » de ce dernier. Or, nous sommes en présence d’une volonté politique et d’une idéologie tout à fait claires qui ont trouvé avec le macronisme de nouveaux développements.

Elles visent une transformation de la société dont E. Macron vient de rappeler la perspective dans sa conférence de presse : la compétition individuelle généralisée et que les meilleurs gagnent ! Il faut donc faire place nette au « privé » pour que la « solution par le marché » apparaisse comme la seule voie réaliste.

L’existence même d’un secteur public n’est plus tolérable. Elle rappelle en effet aux citoyens que ce secteur leur permet de s’assigner collectivement, par l’exercice de la démocratie, des objectifs moralement plus exigeants ou tout simplement incontournables. Pensons à l’impératif écologique qui, par la mobilisation qu’il exige et la profondeur des changements qu’il appelle, n’autorise plus la libre poursuite, par chacun, de ce qu’il estime être son meilleur intérêt personnel. C’est d’ailleurs ce principe, cœur même du libéralisme économique, qui a conduit la planète au bord de la catastrophe.  En lui demeurant attaché, E. Macron ne peut que produire des propositions particulièrement indigentes en matière d’écologie.

Son refus réitéré de changer de cap fait apparaître sa volonté de mettre « l’humain au centre » de sa politique, pour ce qu’elle est : l’excipient qui donne un goût agréable au principe actif de la pilule. Il sait que le principal obstacle auquel se heurte la crédibilité de l’individualisme néolibéral réside dans les inégalités qui font de la compétition une épreuve courue d’avance. D’où le rôle qu’il assigne à l’école pour réduire ces dernières.

Tout ce qui en matière d’enseignement constitue, si peu que ce soit, une avancée est évidemment bon à prendre et on se réjouira de la réduction du nombre d’élèves par classe. Mais la lucidité exige qu’on considère que ce type de mesure ne peut avoir qu’une influence marginale sur le processus de fabrication des inégalités. Nous ne sommes plus dans les années 1970-1980. Le gouffre entre les positions sociales dans la France d’aujourd’hui est devenu tel que le dispositif méritocratique en matière scolaire est inapte à enrayer leur croissance. L’argent, dont le rôle dans l’acquisition du savoir ne cesse de grandir, détermine de plus en plus sûrement l’ordre d’arrivée des parcours scolaires.

L’objectif central poursuivi par E. Macron vise en réalité une gouvernance du pays qui, en reportant sur l’individu les problèmes collectifs, mettrait le pouvoir en quelque sorte « hors politique ». « … la méritocratie a l’avantage (pour ceux qui sont dans une position dominante) de faire reposer sur l’individu la responsabilité exclusive de sa position dans la société. Les riches attribuent généralement leur situation à leurs qualités morales et intellectuels, oubliant du même coup l’héritage ou la chance. La construction irréelle d’un individu détaché de toutes contingences permet d’établir une fausse équivalence entre pauvreté et faute morale, poncif qui nous vient de loin. »

Gilles Dorronsoro Le reniement démocratique, néolibéralisme et injustice sociale (Fayard, 2019)

 

 

 

 

 

L’Europe… quelle Europe ?

Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de Libération fait ce constat dans son journal (12/04/19) : « Emmanuel Macron semble avoir fait son deuil de la relation franco-allemande après y avoir longtemps cru. Il a pris conscience que les démocrates-chrétiens, mais aussi les sociaux-démocrates, défendent avant tout les intérêts allemands travestis en intérêts européens. » Prise de conscience pour le moins tardive et partielle, car ce n’est pas d’hier que « l’Europe » sert de camouflage aux dirigeants des pays qui la composent pour faire prévaloir leurs intérêts nationaux (ou, plus précisément, l’idée qu’ils s’en font). Et ce stratagème n’était pas propre à l’Allemagne.

Nous sommes cependant en face d’une situation nouvelle : il n’est plus possible de masquer les divergences franco-allemandes et la mystique du « couple pionnier » n’est plus opératoire. Les faits qui attestent l’ampleur de la fracture se multiplient, qu’il s’agisse du Brexit, de l’imposition des GAFAM, de la reprise des négociations pour un nouveau traité commercial entre l’UE et les États-Unis, du budget de la zone euro, du projet de gazoduc Nord Stream 2, de la production d’armement en commun et de la défense européenne, etc.

En commençant la construction européenne par l’économie – pool charbon-acier, puis marché commun, puis monnaie unique – les démocrates-chrétiens et les sociaux-démocrates, firent espérer aux peuples qu’une communauté d’intérêts sonnants et trébuchants conduirait à une communauté de destin. Or, c’est précisément de l’économie que viennent les ferments de la désagrégation de l’UE. On ne croit plus à l’Europe car celle-ci, loin de conduire à la cohésion promise du continent, aboutit à l’exacerbation des contradictions en son sein. Sous l’effet d’une concurrence mondialisée de plus en plus vive, chacun d’eux tente de s’attirer les bonnes grâce des multinationales en jouant la carte du dumping social, fiscal, écologique.

Il y a quelque chose de fascinant dans la façon dont la France et l’Allemagne ont, chacune pour son compte, usé de « l’Europe » pour tenter d’asseoir sa prédominance. Après la guerre, notre pays a misé sur le dynamisme industriel allemand pour retrouver, par l’intermédiaire de son magistère européen, une position internationale ruinée par la défaite de 1940 et la Collaboration. Pour l’Allemagne, contrainte de faire profil bas après sa défaite de 1945, c’était ce qui pouvait lui arriver de mieux. Pour favoriser sa croissance, elle bénéficia notamment de l’exonération des réparations pour les dommages qu’elle causa de 1939 à 1945 aux pays européens, notamment à la Grèce, dont le parlement vient, à juste titre, de renouveler sa demande d’indemnité de 280 milliards d’euros.

La France a joué les apprentis sorciers. Un euro trop fort a largement contribué à sa désindustrialisation et à l’alourdissement des pertes de son commerce extérieur tandis que celui de l’Allemagne ne cessait d’engranger de plantureux excédents. En un mot comme en cent, l’Allemagne est devenue la puissance dominante en Europe. C’est ce statut qui la dispense désormais de recourir à la fiction du couple franco-allemand pour déployer ses ambitions. Les propositions d’E. Macron ruissellent sur les dirigeants allemands comme l’eau sur des plumes de canard. Cause toujours… L’Allemagne aspire au grand large. Elle fait de ses bonnes relations avec les Etats-Unis un impératif pour son économie et mise davantage sur leur puissance militaire pour assurer sa sécurité que sur une hypothétique « Europe de la défense ».

« La construction européenne telle qu’elle existe aujourd’hui est un échec. De plus, c’est un échec français, au sens où c’est l’échec d’un projet spécialement voulu par les Français, donc spécialement dur à reconnaître pour la France. » (Marcel Gauchet Comprendre le malheur français, 2016). C’est cependant à partir de ce constat qu’il importe de rechercher les moyens de sortir des impasses dans lesquelles l’UE s’est engagée. La réflexion qui s’impose devra explorer les voies pour un fonctionnement réellement démocratique de ses institutions et pour assurer les conditions permettant une coopération économique équilibrée entre les pays qu’elle associera. La prise en compte de leur histoire, de leurs racines, de leur identité, dont la place dans la vie des peuples vient d’être confirmée par les réactions provoquées par l’incendie de Notre-Dame de Paris, s’avère tout aussi nécessaire.

Ce que privatiser veut dire

La demande de rétablissement de l’ISF n’est pas seulement une revendication de justice fiscale. Elle exprime plus largement le rejet d’une politique qui favorise l’emprise de la finance sur la vie de notre pays. Telle est l’origine des obstacles grandissants auxquels se heurte la tendance lourde du macronisme visant le retrait de l’État dans maints domaines pour faire place au privé. Cela ne se dit pas encore clairement et emprunte le langage fiscal, celui des chiffres et des pourcentages, en raison de l’appauvrissement du langage politique.

Si on perd de vue cette toile de fond, on ne comprend pas la démarche des partis d’opposition contre la privatisation d’Aéroport de Paris Charles de Gaulle. Ces partis ne se seraient pas engagés dans une entreprise non dénuée de risques politiques, s’ils n’avaient pas perçu l’existence d’un solide répondant parmi nos compatriotes. Ces derniers ne manquent pas, en effet, de faire le rapprochement entre l’impossibilité pour beaucoup de vivre de leur travail et le nouveau pactole offert à des actionnaires, appâtés par le précédent de la privatisation des autoroutes. « Un scandale démocratique », avait dit à ce propos, M. Bayrou qui ce jour-là sautillait sur sa jambe gauche.

Circonstance aggravante pour le pouvoir : il ne peut invoquer la mauvaise gestion d’ADP qui est une entreprise florissante, pourvoyeuse de ressources substantielles pour l’État. J’ai entendu l’un des animateurs des multiples – et souvent oiseux – débats sur les chaînes TV en continu, déclarer : « Ce n’est pas le rôle de l’État de gérer des boutiques duty free. On ne fera jamais mieux que le privé pour ce qui est de satisfaire les désirs du consommateur. » Ce monsieur a tout à fait raison et il met, involontairement, le doigt sur le véritable enjeu de la réduction constante de la sphère du public au profit du privé : le remplacement in fine du citoyen par le consommateur.

Les exigences réelles ou supposées de ce dernier deviendront l’impératif d’un ADP aux mains d’un opérateur privé. Quelle que soit la place que conservera la puissance publique, celle-ci sera en position de subordination pour ce qui est de la stratégie globale de l’entreprise, de son insertion dans le tissu régional et national et de l’exercice des fonctions de l’État relevant de la sécurité, de la régulation et des rapports avec les compagnies aériennes.

Vinci deviendra le propriétaire d’un lieu où, lorsque le voyageur y pose le pied il se dit : « Je suis à Paris, je suis en France ». La privatisation d’ADP c’est la privatisation d’une frontière et cet aspect est loin d’être négligeable si on veut bien considérer qu’une nation ce n’est pas une addition de consommateurs dont il suffirait de combler les attentes individuelles pour qu’ils aient le sentiment d’en être. L’État ne peut pas tout vendre, surtout à un moment où notre pays se disloque pour former un archipel dont les composants sont de plus en plus étrangers les uns aux autres. Bazarder les biens communs et notamment ceux pourvus d’un fort coefficient symbolique ne peut qu’accélérer un processus porteur de graves périls.

Le public n’est pas, en vertu d’on ne sait quelle grâce, supérieur au privé, mais il dispose potentiellement d’une qualité qui fera toujours défaut à dernier, celle de pouvoir se fixer des finalités qui prennent en compte non telle ou telle dimension de l’individu, mais le considère comme une personne. C’est évidemment affaire de combat politique qui comporte des enjeux fondamentaux, telle l’idée qu’on se fait de l’homme. On le vérifiera lors de la privation annoncée de La française des jeux qui va mettre au jour la contradiction entre la logique du privé – réaliser le profit maximum – et les impératifs de santé publique, notamment en matière d’addiction. 

  

 

 

 

Populisme et macronisme

Lorsque les journalistes de la télévision et de la radio parlent de notre gouvernement, ils disent simplement « le gouvernement ». Mais s’agit-il de l’Italie, ils disent systématiquement « le gouvernement populiste italien ». Cette manière de suggérer à l’auditeur tout le mal qu’il doit penser de ses faits et gestes avant même leur évocation éloigne de l’information pour se rapprocher de la propagande. Par un effet de contraste, notre gouvernement dépourvu d’épithète apparaît ainsi totalement préservé de la « lèpre populiste » (E. Macron).  Le populisme c’est les autres.

La lecture du livre de Marc Lazar et Livo Diamanti, Peuplecratie, la métamorphose de nos démocraties paru le mois dernier, apporte un bémol à cette prétention. Il met en garde « contre le défaut épinglé par le politiste français Jean Leca qui a observé (…) que quand je suis d’accord avec les opinions « raisonnables » du peuple, celles-ci sont populaires. Quand je ne suis pas d’accord, alors celles-ci sont populistes ». De même, il faut éviter la tentation fréquente, surtout à gauche d’opposer le « bon » populisme au « mauvais ».

Qu’est-ce donc que le populisme pour nos deux auteurs ? « Les populistes se réfèrent au peuple souverain qu’ils en viennent à idolâtrer et sacraliser. Dans le même temps ils s’attaquent aux représentants politiques qualifiés par eux de traditionnels et se livrent à une occultation, voire à une critique radicale, des formes institutionnelles organisant cette même souveraineté. »

Cet antagonisme, « le peuple vertueux contre les représentants corrompus », est amplifié par la caisse de résonance que constituent la télévision, internet et les réseaux sociaux. « Ceux-ci donnent une nouvelle vigueur et une toute autre dimension à la vieille idée de la démocratie directe. » Mais le populisme ne tombe pas du ciel. Il se propage parce que ses théoriciens et ses militants trouvent un terrain favorable.

Ainsi, l’idée de démocratie directe prend-elle d’autant plus facilement dans l’opinion « que les partis politiques, qui remplissaient une fonction de médiation entre la société et le gouvernement, sont extrêmement affaiblis et très souvent rejetés tandis que les cultures politiques qu’ils avaient forgées sont en état de déliquescence avancée. »

Lazar et Diamanti ajoutent à cette donnée « un facteur émotionnel qui a toujours été très important dans l’histoire du populisme, et encore plus aujourd’hui où la politique officielle devient souvent affaire de technique fondée sur la froide et rationnelle expertise. Paul Taggart utilise une bonne expression à ce propos en disant que le populisme remplit « un cœur vide ». Pour exister, le populisme a besoin d’exciter les passions, ce qui se traduit dans son langage, alors que la démocratie libérale et représentative cherche à les assécher pour faire triompher la raison. »

La raison, vraiment ? Je pense qu’elle n’est pas responsable de l' »assèchement » générateur de ce « cœur vide » que le populisme s’efforce de remplir. « La politique officielle [qui] devient souvent affaire de technique fondée sur la froide et rationnelle expertise » n’est pas dictée par la raison, mais par la logique du néo-libéralisme.

La dynamique de ce dernier, fondée sur le développement des rapports marchands dans tous les domaines et de la compétition des individus cherchant à maximiser leurs intérêts privés, détruit les murs porteurs de la vie commune. La « politique officielle » en se fixant l’objectif de booster cette évolution est effectivement devenue une « affaire de technique ». Elle chasse la politique, la vraie, celle qui devrait permettre au corps social de maîtriser son devenir. Le néolibéralisme est, dans son essence, impolitique et, pour cette raison, contribue  à la création d’un terrain favorable au développement du populisme. 

Lazar et Diamanti rappellent qu’« en France, Macron, comme on l’a dit, a mené sa campagne électorale en misant sur des arguments partiellement « antipolitiques ». En prétendant explicitement être étranger à la politique […]. 

De manière plus générale, leur analyse de « l’antipolitique » ouvre sur une définition du populisme qui permet d’en déceler la présence au delà des organisations étiquetées populistes. « L’antipolitique, écrivent-ils, est une rhétorique qui n’exige pas de raisons raisonnables. Car elle exprime et reflète des sentiments et davantage encore, des re-sentiments. […] Ce qui importe, c’est de seconder l’esprit et les émotions de l’époque, d’une façon immédiate. Ainsi, au temps de la peuplecratie, le populisme devient-il une marque sociale et culturelle, un modèle de communication et d’action, que tout le monde a intérêt à reproduire et à valoriser. »