La France de Jean d’O

J’ai dit tout le bien que je pense du prix Goncourt 2018, leurs enfants après eux. Son auteur, Nicolas Mathieu, nous fait ressentir – pouvoir de la création littéraire – les effets de la liquidation de l’industrie sidérurgique, à la fin du siècle dernier, sur la population d’une localité de l’Est (Hayange). Les victimes de ce drame auxquelles beaucoup de promesses furent prodiguées appartiennent à la France invisible, sauf lorsqu’elle rue dans les brancards.

Il existe une autre France, celle d' »en haut », de la « haute » même, elle aussi assez méconnue. Une biographie de Jean d’Ormesson jette sur elle une lumière crue. Nous devons cette œuvre aux accents balzaciens, intitulée Le Dernier Roi Soleil, à une journaliste, Sophie des Déserts. À partir de ses nombreuses rencontres avec Jean d’O (ainsi le nomme-t-elle), elle dépeint de manière sensible mais sans complaisance, le monde de ce dernier. Un monde largement occulté par le brio de sa conversations, l’agilité de sa pensée, son sourire, son regard et, pour tout dire, sa séduction dont les médias n’ont cessé de nous abreuver.

Cette surexposition médiatique a largement facilité son identification au « meilleur de l’esprit français » (discours d’E Macron lors de l’hommage de la nation aux Invalides). Il n’avait pas ménagé sa peine pour brouiller les pistes afin d’entretenir autour de sa personne un oecuménisme sans rivages. Professant un nihilisme de salon, il évacuait les questions trop précises sur son engagement politique en laissant entendre que rien n’était réellement important, ou encore en recourant aux pirouettes les plus convenues (« Je suis un homme de droite avec des idées de gauche »).

Ses fonctions au Figaro démentent ce prétendu éclectisme. Il ne cessa, par exemple, d’y ferrailler contre les « socialo-communistes » et de soutenir les guerres coloniales. C’était certes son droit et compte-tenu des intérêts défendus par son journal l’idée qu’il se faisait de son devoir. Cela n’en revêt pas moins un sens très précis, comme son comportement lorsque Robert Hersant devint propriétaire du Figaro.

Jean d’O était alors directeur du journal et, comme tel, il lui apporta son soutien lorsqu’il entreprit d’éliminer toute opposition des journalistes à sa prise de pouvoir. Soixante-quinze journalistes démissionnèrent en invoquant la clause de conscience. Rappelons que Robert Hersant avait été condamné à la Libération à dix ans d’indignité nationale pour faits de collaboration. Sur ce point précis, Jean d’O ne trouvait rien d’autre à dire que ceci : « Mais qui se souvient encore de ces choses-là. »

Rappelons qu’au Figaro, à cette époque, on faisait preuve d’une grande mansuétude à l’égard des rescapés de Vichy. L’antisémitisme d’intellectuels engagés dans la « révolution nationale » – dont Paul Morand fut la figure emblématique – y était considéré comme un péché véniel et leur plume favorablement accueillie.

Jean d’O, comme journaliste, fut plus d’une fois victime de sa « légèreté ».  Je cite Sophie des Déserts à propos de ses articles d’envoyé spécial au Rwanda : « Il renvoie les deux camps dos à dos, comme si l’ONU ne venait pas de qualifier le massacre des tutsis de « génocide », il ne questionne pas les ventes d’armes, ni le rôle de l’armée française. »S’il faut tirer une leçon du Rwanda, c’est que les hommes sont tous coupables et qu’ils sont tous innocents », écrit-il. Style pompier, parfois : « Attention, il va y avoir des larmes. Âmes sensibles s’abstenir : le sang va couler à flots sous les coups de machette (…) Partout dans les villes, dans les villages, dans les collines, dans la forêt, dans les vallées, le long des rives ravissantes du lac Kivu, le sang a coulé à flots – et coule sans doute encore. Ce sont des massacres grandioses dans des paysages sublimes. »

Jean d’O descendait d’une vieille famille aristocratique dont l’histoire de France a retenu le nom. Son père et son oncle s’illustrèrent brillamment dans la carrière diplomatique. Nul n’est responsable de ses origines, mais celles-ci peuvent être source de relations précieuses pour qui embrasse de grandes ambitions.

Jean d’O a été, à cet égard, particulièrement gâté. On retrouve aux différents moments de sa carrière le concours bienvenu des appuis familiaux. En 1950, par l’entremise de Jacques Rueff, ami de son père et président du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines de l’UNESCO, il fut nommé secrétaire général de cette nouvelle organisation internationale.

Son mariage avec la fille de Ferdinand Béghin, magnat de l’industrie sucrière et actionnaire du Figaro ne fut pas pour rien dans la place qu’il prit dans ce journal. Jean d’O a baigné dès sa jeunesse dans un monde où le pouvoir de l’argent et le pouvoir politique s’épaulent. La moitié des patrons du CAC 40 se retrouvait dans son carnet d’adresses où elle côtoyait les membres des plus hautes autorités de l’État, les dirigeants des médias et les vedettes du show-biz.

On a dit de lui qu’il était intouchable. Disons plutôt qu’il sut, grâce à ses relations, se protéger et obtenir, par exemple, que ne s’ébruitent ses démêlés avec le fisc pour un compte en Suisse de 16 millions d’euros non déclaré. « Je ne m’intéresse pas à mon patrimoine » dira-t-il. Tout Jean d’O est là.

Reste l’homme de lettres. « Je crois, déclare Sophie des Déserts dans une interview à L’express, que les gens achète du Jean d’Ormesson, comme on achète une marque, pour retrouver une petite musique. » Presque rien sur presque tout… C’est peut-être excessivement sévère, mais il est vrai que ses succès d’auteur doivent beaucoup à la confusion qu’il sut entretenir entre son image et son œuvre grâce à la complicité des médias (vingt-deux passages à Apostrophe).

« Au cours de mon enquête, poursuit Sophie des Déserts, lorsque je demandais à mes interlocuteurs quel était leur livre préféré de Jean d’O, ils étaient souvent incapables de me citer un titre… Il n’est quasiment pas traduit et lu à l’étranger, mais il est entré dans la Pléiade de son vivant. Là encore, il est très français… » 

Disons plutôt qu’il appartient à une certaine France, celle de l’entre-soi des puissants, des deux poids deux mesures, de la perpétuation des privilèges indus.

 

 

 

 

 

Publicités

Les classes moyennes et l’Europe

L’année 2018 s’est achevée sur ce constat : de plus en plus d’habitants de notre pays ne peuvent plus vivre de leur travail. Cette régression sociale majeure est en partie masquée par le cumul de deux, voire trois emplois, qui renoue avec les onze ou douze heures de la journée de travail du 19ième siècle. La sympathie dont a bénéficié le mouvement des gilets jaunes traduit une prise de conscience généralisée que cette situation, pour de multiples raisons, ne peut plus durer.

Les strates inférieures des classes moyennes tiennent une place importante dans ce mouvement. C’est l’indice d’un changement de leur statut. Pendant longtemps le pouvoir veilla à ne pas se les aliéner, afin qu’elles jouent le rôle de contrepoids à la classe ouvrière et contribuent ainsi à la « paix sociale ». Cette attention à leur égard cessa lorsque ce même pouvoir parvint à les convaincre de la nécessité de consentir des sacrifices pour construire une Europe qui leur apportera protection et prospérité.

Cette période est en train de s’achever. Une part grandissante des classes moyennes rejoint la classe ouvrière et les populations pauvres dans une sorte de grand « NON » qui, lorsqu’on fait l’inventaire de ses motivations profondes, met à l’ordre du jour la construction d’une autre Europe. Il est significatif que les concessions accordées aux gilets jaunes remettent en cause la sacro-sainte règle bruxelloise des 3%.

L’Europe désormais massivement rejetée – celle qui a tourné le dos au double espoir de protection et de prospérité – est une co-production de la droite et de la gauche dites « de gouvernement »… qu’entend prolonger la politique « et de droite et de gauche » d’E. Macron.

Dans cette co-production le PS n’a pas ménagé sa peine. Sa conception de l’Europe ne cessa de s’éloigner de ses fondamentaux. Il enroba cet abandon dans de prétendues exigences de la modernité qui commandaient, estima-t-il, de passer du socialisme à une social-démocratie ramenée à ce schéma : l’État stimule le développement du capitalisme car ses capacités productives sont sans équivalents et il intervient pour que la répartition des richesses produites soit équitable.

Cette démarche procède d’un contresens historique total, car les multinationales ont acquis une puissance telle qu’elle leur permet de tenir la dragée haute à l’État. Le pouvoir a changé de camp : ce sont les multinationales qui imposent leur loi et transforment les institutions étatiques en instruments au service de leurs intérêts.

Alors qu’au tournant de ce siècle la majorité des gouvernements européens étaient dirigés par des socialistes ou des sociaux-démocrates ceux-ci auraient pu contrecarrer cette évolution. Il n’en fut rien. Blair en Grande-Bretagne, Schroeder en Allemagne, Zapatero en  Espagne, le Pasok en Grèce et Jospin en France continuèrent à dérouler le tapis rouge européen à la finance internationale, notamment en faisant sauter une à une les régulations dont l’absence permet désormais aux marchés financiers de prendre des pays en otages.

Le PS aurait pu prendre appui sur le rejet du projet de constitution européenne par la majorité des Français (référendum de 2005) pour exiger une autre Europe. Or, avec la droite, il tint pour nulle la volonté populaire démocratiquement exprimée. Enfin, François Hollande a ajouté sa pierre à cette longue suite de capitulations : élu sur la promesse de demander la révision d’une partie des traités européens, il l’enterra lors de sa première visite à Angela Merkel.

Le PS fut grosso modo à l’unisson des partis socialistes et sociaux-démocrates européens et comment eux, à de rares exceptions près, il est au bord de l’effacement électoral. Les uns et les autres paient des décennies d’abandon des couches populaires à l’aide d’arguments  dont le caractère fallacieux apparaît de plus en plus clairement.

Ce qu’on appelle la « crise de l’Europe » c’est la prise de conscience par les peuples que la conception de la construction européenne qui a prévalu jusqu’à maintenant les prive d’avenir. Chacun emprunte un chemin qui lui est propre et que façonnent leur situation particulière ainsi que le legs de leur histoire et de leur culture.

Tout n’est pas acceptable dans les formes que peuvent revêtir l’expression de leur désespérance. Tout ce qui est condamnable doit être condamné, en se gardant toutefois d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui montent en épingle des faits isolés pour délégitimer la contestation. On peut également considérer que le mouvement des gilets jaunes pêche par ses difficultés à formuler ses objectifs et à s’organiser. Mais ce sont ceux qui ont accumulé les promesses de changement suivies d’autant de reniements qui sont largement responsables de ce déficit de sens politique.

L’abandon des classes populaires par les socialistes et les sociaux-démocrates ne fut pas seulement dommages pour les intérêts de celles-ci. Il a progressivement dévitalisé la démocratie. En les poussant vers un Plus rien à faire, plus rien à foutre (1) cet abandon a conduit au discrédit de la politique qui se traduit par une l’abstention électorale massive.

Il est curieux et inquiétant de voir le débat démocratique, normalement tenu pour  une pratique courante et permanente des partis politiques, pris en main par le pouvoir, limité aux thèmes choisis par lui et dans le but clairement affirmé d’entériner le maintien de son cap.

1.- Titre d’un ouvrage de Brice Teinturier.

Et maintenant ?

Les interrogations concernent désormais moins l’évolution du mouvement des gilets jaunes que le traitement de la crise de société qu’il a révélée et aiguisée. Les promesses d’E. Macron et les mesures prises par le gouvernement restent très en deça des problèmes posés. Tenir pour négligeables les moyens financiers engagés serait mépriser ceux dont la vie quotidienne se joue souvent à quelques euros près, mais considérer qu’ils pourraient suffire serait une forme de mépris plus grande encore.

Je suis frappé par la place qu’occupent les gilets jaunes dans les conversations courantes et surtout par le fait qu’il y est moins question de leur mouvement que du Président de la République. Les attributs de sa personne – jeunesse, intelligence, culture – qui avaient séduit se sont retournés contre lui. Son arrogance aidant, ils ont progressivement installé l’idée que sa politique est celle d’une élite coupée du peuple. Il y a dans cette perception beaucoup de vrai et aussi une dose d’imaginaire. C’est toujours comme cela que se fait l’histoire et il n’y a pas lieu de s’étonner lorsque le langage des gilets jaunes s’aventure hors des clous de l’obsédant ressassement du clergé médiatique.

La crise, on l’a dit et répété, est multiforme et fait surgir nombre de problèmes qui sont autant de problèmes politiques. Le fait que, très souvent, ceux-ci n’apparaissent pas comme tels résulte de l’autodissolution du politique dans l’économie. En effet, depuis plusieurs décennies la politique des dirigeants de notre pays a été ramenée, pour l’essentiel, à la poursuite de cet objectif : l’adapter à un monde en proie aux transformations inspirées et conduites par les forces dominantes du marché.

Macron s’est engagé à faire mieux, dans cette voie, que ses prédécesseurs. Ses mécomptes ne proviennent pas d’une hostilité de principe au changement propre aux « gaulois » (mon âge me permet de mesurer l’ampleur des transformations survenues en tous domaines depuis la fin Seconde guerre mondiale) mais de la mise en œuvre d’une politique plus que jamais favorable aux gagnants de la mondialisation.

Aux mesures fiscales dont ils ont bénéficié, se sont ajoutés la réduction de la sphère du « public » au profit du « privé », l’affaiblissement par la loi Pénicaud des capacités de résistances des syndicats à l’exploitation du travail salarié, le contournement des corps intermédiaires et l’amenuisement des pouvoirs des collectivités territoriales. Il y a là une politique parfaitement cohérente dont le but apparaît de plus en plus clairement : désengager le pouvoir politique de sa responsabilité dans le devenir de la nation, nier dans les faits l’idée de monde commun et jeter les individus un par un dans le grand bain des flux monétaires mondiaux.

Cette évolution produit deux types d’humains : ceux qui disposent d’un capital matériel, culturel, symbolique leur permettant de s’y adapter et d’en bénéficier et… les autres. Lorsque ces derniers se disent « oubliés » c’est de cette ségrégation de fait dont ils parlent. Ils ne veulent plus être considérés uniquement comme des consommateurs, des usagers et des vendeurs de force de travail, mais comme des citoyens ayant voix au chapitre. Lors du dernier Davos, Macron lui-même a parlé d’un danger de darwinisme social.

Sur les ronds-points se reconstitue une sociabilité rendue difficilement praticable par l’âpreté de rapports sociaux stérilisés par la primauté de l’argent. Souvent s’y retrouvent celles et ceux qui participent aux multiples initiatives locales qui, en dehors des circuits commerciaux ou des canaux officiels, poursuivent un objectif culturel, écologique ou coopératif et créent ainsi du lien social.

Le grand débat envisagé offrira-t-il une possibilité effective de concertation ? Il est trop tôt pour le dire. Le risque n’est pas qu’il fixe trop haut la barre des réflexions, mais au contraire qu’il cède à la pression courtermiste ou s’en tienne à des mesures cosmétiques. Sa priorité devrait être de poser dans toute son acuité le problème de la transition écologique et de traiter des mesures qu’elle appelle. La mobilisation populaire indispensable à la réalisation de celles-ci ne saurait faire l’économie d’une remise en cause des finalités du néolibéralisme et du tour qu’elles impriment à la mondialisation. Sinon on ne voit pas comment il sera possible d’obtenir un large consensus sur la nécessité de produire et de consommer autrement.

Une première brèche a été ouverte dans la ligne de défense thatchérienne de la macronie selon laquelle « il n’y a pas d’alternative ». Il semble, aux dernières nouvelles, que les GAFA paieront des impôts même si l’Allemagne persiste dans son opposition à une fiscalité européenne. J’ai une pensée pour tous les députés LaREM qui nous ont expliqué pendant des semaines que cela était tout simplement impossible. Il me semble qu’ils ne sont pas au bout de leur peine.

Une nouvelle séquence

Au cours des quarante années qui suivirent la Seconde guerre mondiale, les classes moyennes – ce groupe social diversifié situé entre la classe ouvrière et la bourgeoisie – connurent un véritable âge d’or. Elles obtinrent une augmentation rapide et substantielle de leurs moyens matériels d’existence. Plus important encore : souvent issues de familles ouvrières ou paysannes elles eurent, à juste titre, le sentiment d’opérer une ascension sociale sans précédent.

Leur comportement politique n’oubliait pas ces origines populaires. Une part notable d’entre entre elles votait pour le PC ou le PS, moins cependant pour la promesse socialiste de ces partis que par leur programme de réformes. Au fond elles voulaient que se développe et se pérennise l’ascenseur social qui, après avoir permis leur réussite, assurerait celle de leur descendance. Elles vécurent l’union de la gauche puis l’élection de Mitterrand comme une étape décisive sur ce chemin.

Ce dernier ouvrit en 1983 la « parenthèse de la rigueur ». Jamais refermée, elle fut le prix payé pour la poursuite de la « construction européenne ». Les classes moyennes, à la différence des ouvriers, ne se trouvèrent pas en première ligne lorsque qu’au nom de cette construction eut lieu l’un des grands désastres de notre histoire : la désindustrialisation de la France.

En raison de la responsabilité du PS dans ce drame, le fossé entre ce parti et le monde des ouvriers et des petites gens commença à se creuser. L’effondrement de l’URSS vint à point nommé pour que triomphe l’idée d’une sorte achèvement de l’histoire, la démocratie et l’économie de marché n’ayant désormais plus d’ennemis. Les classes moyennes accordèrent un certain crédit à cette vision de l’avenir qui semblait leur ouvrir de larges possibilités. C’était en effet l’époque où l’on célébrait une « France sans usines » et l’avènement d’une ‘ »économie de la connaissance » qui, pour l’essentiel, n’aura besoin que de cerveaux, les Chinois et les immigrés assurant l’intendance.

L’électorat populaire victime du chômage de masse résultant de ce pari ne pardonna pas à la gauche, dont c’était la vocation de défendre ses intérêts, de l’avoir abandonné. Il entreprit sa migration vers l’abstention et le vote FN qui lui sembla, erreur tout à fait condamnable, le plus apte à faire entendre son mécontentement. Terra Nova, le pourvoyeur idéologique des socialistes, leur suggéra de tirer un trait sur cet électorat et de viser les minorités, les diplômés, les immigrés.

Pour Terra Nova les ouvriers et, plus généralement, les classes populaires représentaient désormais un obstacle au progrès. Elle substitua à la figure familière du « prolo » celle du « beauf » borné et forcément réac, homophobe et raciste. Ainsi à la fracture sociale dont souffre notre pays, se superposa une fracture culturelle et morale que Macron a approfondie du fait de l’injustice de sa politique et de ses petites phrases anti-pauvres.

Le mouvement des gilets jaunes se situe dans le prolongement de ce passé. Il est trop tôt pour faire son bilan, mais on peut cependant dire qu’avec lui débute une nouvelle séquence. L’un de ses acquis – peut-être le plus important – c’est d’avoir modifié le regard que les classes moyennes qui s’en sortent plus ou moins portent sur les populations qui n’y arrivent plus. C’est avec sympathie que les premières ont considéré le mouvement  des gilets jaunes comme en témoignent les sondages. Cette sympathie est un fait politique. Elle a joué un rôle déterminant pour contraindre le pouvoir à de premiers reculs.

Ce mouvement a réveillé, dans les classes moyennes encore préservées, la hantise d’un déclassement qu’elles craignent pour elles-mêmes et, plus encore, pour leurs enfants et petits-enfants comme en témoigne l’importance du soutien financier qu’elles leur apportent. Nous sommes passés d’une époque où les enfants aidaient leurs parents à la situation inverse. La solidarité familiale intergénérationnelle, dont on parle peu sans doute par souci de dignité, atteint des proportions considérables. Elle masque momentanément la dureté des rapports sociaux.

Paradoxalement le mouvement des gilets jaunes doit son succès à sa spontanéité et à son inorganisation même qui l’a préservé de la mise à l’écart des corps intermédiaires. Face à l’expression crue de la colère populaire portée par des anonymes, chacun parlant en son propre nom, les médias n’ont pas pu utiliser leur langage habituel – et passablement odieux – en vertu duquel les actions initiées par les syndicats sont qualifiées de « grogne » et leur déroulement de « rituel ».

Où va-t-on ?

L’évolution du mouvement des gilets jaunes confirme ce que j’ai écrit dans mes trois derniers blogs et me fait courir le risque de me répéter. Je pense particulièrement à celui du 14 novembre dans lequel je rendais compte du livre de Christophe Guilluy NO SOCIETY, la fin de la classe moyenne occidentale. Livre prémonitoire où les ressorts profonds de l’actuelle contestation sont analysés.

Il est symptomatique que l’étincelle soit venue d’un problème de mobilité. L’augmentation du coût des déplacements imposés par la distance géographique entre les métropoles bénéficiaires de la mondialisation et les « territoires » majoritairement habités par les perdants de celle-ci a subitement éveillé chez ces derniers la perception d’autres distances, économiques, sociales, culturelles.

Le Président de la République a raison d’affirmer que ses prédécesseurs « sont sans doute plus à la racine de la situation que nous vivons que le gouvernement, qui n’est aux affaires que depuis 18 mois. » (29/11). Mais il pose du même coup cette question : sa politique a-t-elle contribué à réduire les distances évoquées plus haut ou les a-t-elle au contraire accrues ?

C’est la seconde hypothèse qui prévaut désormais dans l’opinion. Du fait de la suppression de l’ISF mesure devenue emblématique ?  Certes, mais on doit aller au delà de la dénonciation du « Président des riches » et se demander de qui et de quoi E. Macron est réellement le Président.

E. Macron se proclame progressiste et il l’est. Il veut inscrire notre pays dans le processus de mondialisation qui révolutionne sans trêve ni repos le travail, les modes de vie, les appartenances, les statuts, les identités. La dynamique de ce processus réside dans la révolution numérique et la quête, à l’échelle du globe, de forces de travail « low cost », propre au système capitaliste.

Or, ce dernier point – qui explique les raisons pour lesquelles la mondialisation ne peut pas faire que des heureux – est systématiquement occulté. Tout un chacun doit penser que le sort qui lui est fait provient essentiellement de problèmes posés par l’évolution de la science et de la technique, laquelle n’offrirait d’autre alternative que de s’y adapter. Telle est l’idée-force du macronisme… que le même macronisme a battue en brèche en favorisant systématiquement ceux qui étaient déjà les mieux pourvus pour affronter la mondialisation.

C’est l’histoire des « premiers de cordée » qu’il fallait aider pour qu’ils tirent le pays vers le haut mais qui a conduit à l’accroissement de la France qui n’y arrive plus. Le fait nouveau c’est que celle-ci a décidé de faire connaître et reconnaître sa situation. Tout le monde sait désormais quel est le montant du SMIC. Il a fallu l’irruption de sa colère pour qu’elle sorte de l’état d’abandon politique dans lequel les partis, dont c’était la vocation de la défendre, l’ont laissée. Les risques que court et fait courir son mouvement sont en rapport avec le chemin qu’elle a dû emprunter et l’on sait que la colère n’est pas partout et en tout moment bonne conseillère.

Le pouvoir dit l’avoir entendue, mais les mesures qu’il a annoncées ne sont manifestement pas à la hauteur du problème. C’est cependant un premier pas, d’autant plus prometteur que la digue – l’Europe telle qu’elle est devenue — derrière laquelle nos gouvernants s’abritent pour justifier leur politique commence à se fissurer. M. Philippe Aghion, professeur au Collège de France qui conseilla Macron pour la rédaction de son programme économique, vient de suggérer que nous affranchissions de la règle des 3% pour notre déficit budgétaire. D’autre part des voix s’élèvent, y compris au sein de la macronie, pour demander que la France, comme l’a fait l’Espagne, fasse payer des impôts aux GAFA sans attendre un accord européen dont l’Allemagne ne veut pas.

Les imaginaires sociaux des acteurs d’un temps fort de la vie politique jouent toujours un rôle déterminant et celui que nous traversons n’échappe pas à la règle. Le progressisme macronien bouscule les rapports entre le passé, le présent et l’avenir. Les contours de ce « monde nouveau » vers lequel il faudrait impérativement marcher ne sont pas esquissés et c’est là une indéniable source de désespérance sociale.

Le problème politique de fond désormais posé n’est pas : faut-il avancer vers l’avenir ou préférer le passé, mais de définir le but vers lequel il conviendrait d’aller et répondre à la question : « Où va-t-on ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

Carlos Ghosn, « un pognon de dingue »

Les démêlés fiscaux de Carlos Ghosn sont pain bénit pour les médias. Ils leur permettent de faire le buzz pendant une dizaine de jours avec quelques débats sur les mirobolants salaires des grands patrons. Il y a les « pour » et les « contre », mais on reste sagement  dans la sphère économique. Or, le comportement du patron de Renault nous contraint d’en sortir. Nous devons en effet nous demander ce qu’il nous dit de lui, de la société contemporaine et de chacun de nous.

M.Ghosn possède à n’en pas douter de grandes facultés intellectuelles et les fonctions qu’il a occupées exigeaient d’incontestables talents d’organisateur. Les unes et les autres justifiaient un haut salaire. Aussi élevé que celui qu’il touchait (15 millions par an) ? Non. Pour plusieurs raisons dont la première est d’ordre éthique. En effet, un homme qui estime que son travail vaut des milliers fois ce que gagnent en moyenne les salariés qu’il dirige ne peut avoir qu’une vision altérée de l’humanité de ces derniers et des exigences que requiert la cohésion sociale.

Que cette question soit le plus souvent évacuée au nom de l’efficacité de l’économie est un signe des temps et témoigne de leur aveuglement. Car le problème que posent les trop grandes inégalités de revenus ne découle pas principalement d’une différence d’accès à la consommation, mais de la dévalorisation de l’image de soi qu’elles induisent pour la majeure partie des populations.

Dans une société où l’argent est élevé au rang d’étalon des talents et des mérites les écarts de ressources abyssaux sont perçus comme du mépris par ceux du bas de l’échelle. Comment éviter en effet que ces derniers se vivent comme des couillons qui acceptent de bosser pour 1.200 euros par mois ?

M. Ghosn et ses pairs invoquent le fait qu’ils sont payés selon les standards du système concurrentiel. La fameuse loi de l’offre et de la demande… Je serais tenté de rapprocher ce plaidoyer de l »excuse sociologique », ce procédé qui consiste à invoquer l’état de la société pour exonérer de sa responsabilité personnelle le petit voyou qui vient de dérober le sac à main d’une vieille dame. Certes ce dernier, à la différence du patron exagérément rémunéré, viole la légalité, mais cela laisse entier le problème moral et social posé par les actes de l’un et de l’autre.

Le « cas Ghosn », du fait de ses diverses facettes, permet d’approfondir ce problème. Car non seulement l’intéressé ne s’est pas contenté d’un salaire exorbitant, ni des possibilités d’optimisation fiscale accessibles aux plus riches, mais il semble bien qu’il ait fraudé comme le premier petit boutiquier venu. 

Le moins que l’on puisse dire c’est que M. Ghosn est en délicatesse avec ses limites, limites inhérentes à la condition humaine que chacun rencontre et contre lesquelles il se construit. Or, chez ceux qui ne les perçoivent pas ou les nient, l’argent se voit souvent assigné le moyen de réaliser leur fantasme de devenir tout. Parlant de M. Ghosn, Le Journal du dimanche (25/11) écrit justement que chez lui « la démesure fait loi ».

On peut alors parler de « pognon de dingue » selon la suave expression de notre Président. Rapporté à un but inatteignable il n’y en a évidemment jamais assez. Tel est l’engrenage qui conduit un brillantissime sujet à commettre l’erreur d’un délinquant de seconde zone et à faire connaissance avec la paille particulièrement humide des cachots japonais.

L’ex-patron de Nissan est une personnalité emblématique de notre système social qui, lui non plus, ne se reconnaît pas de limites quant aux possibilités de « faire de l’argent ». « Incarnation de la mondialisation version forum de Davos, où il se rendait chaque année, il avait développé un ego grand comme un continent. » Le Journal du dimanche assortit ce constat de deux interrogations : « L’argent a-t-il tué Carlos Ghosn ? L’aimait-il trop ? »  Prolongeons ces questions en nous demandant en quoi le « cas Ghosn » dépasse sa personne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un mouvement politique

Le mouvement des gilets jaunes examiné dans le détail permet de dire tout et son  contraire. Il ne prend sens que considéré dans son ensemble et replacé dans le contexte de la situation actuelle de notre pays. 

Le Figaro titre « Jacline  ringardise les corps intermédiaires » et écrit : « Une habitante inconnue du Morbihan est en train de réussir avec une simple vidéo postée sur Facebook ce que l’opposition et les syndicats ont échoué à faire : entraver la marche de Macron. »  C’est oublier que Jacline a bénéficié d’un concours des circonstances dans lequel la politique du Président de la République joue un rôle déterminant.

Si ce dernier n’est pas à l’origine de l’amenuisement de la fonction des corps intermédiaires et du discrédit des partis politiques, il a su très intelligemment  les exploiter pour se faire élire. Puis, sur cette lancée, il a mis en oeuvre une conception et une pratique de la politique qui tend à détourner celle-ci de son objectif premier dans un régime démocratique : l’élaboration collective de solutions permettant d’assurer un avenir commun à tous les citoyens.

Il lui a opposé un « monde nouveau » fonctionnant sans médiations entre le peuple et son pouvoir, bien imprudemment décrété « jupitérien ». Les corps intermédiaires, soi-disant ringardisés par Jacline,  furent délibérément marginalisés, voire méprisés. Accusés de faire écran à la « vraie » volonté populaire, les réformes conduites au nom d’une efficacité  supposée ont visé à réduire leur rôle, ainsi que celui des collectivités territoriales.

C’est cet état d’esprit qui présida à la création de LREM qui  était censé fournir le contenu d’un programme présidentiel  directement puisé dans les propositions recueillies par de valeureux « marcheurs » arpentant nos villes et nos campagnes. Il faut croire que celles-ci recelaient une impérieuse volonté de voir la suppression de l’ISF puisque cette mesure fut l’une des  premières du quinquennat.

Lorsque le Président regrette maintenant de « n’avoir pas  réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants », il dresse tout bonnement le constat d’échec de sa pratique politique. Le mouvement des gilets jaunes en sont l’une des nombreuses illustrations (n’oublions pas la récente grève des enseignants, ni celles des infirmières et des agents de pôle emploi). 

L’action des gilets jaunes se distingue de ces grèves par le caractère non-catégoriel de ses objectifs. Il exprime en réalité une profonde exigence d’équité devant l’inégalité de traitement dont bénéficient les plus aisés. En ce sens c’est bien un mouvement politique, mais qui surgit à en un moment où la politique apparaît de moins en moins comme  le moyen de résoudre les problèmes du vivre-ensemble (moins de deux électeurs sur dix sont allés voter pour le remplacement de Manuel Walls).

Les critiques qu’on peut lui adresser ne sont pas toutes irrecevables, mais elles sont largement imputables à  la situation créée par un pouvoir qui a substitué au dialogue entre gouvernants et gouvernés, la pédagogie.  Celle-ci, constituée d’éléments de langage que les médias font tourner en boucle, consiste à expliquer à ceux qui souffrent de la politique macronienne qu’ils n’ont pas compris que c’est justement pour leur bien que cette politique est mise en oeuvre.  

L’argument a beaucoup perdu de son pouvoir de persuasion. La métaphore des « premiers de cordée » a tourné court. Nous ne sommes plus devant du mécontentement, ni même de la colère, mais devant  le « décrochage » d’une partie importante de la classe moyenne. Il conduit à la formation de deux mondes qui se comprennent de moins en moins. La « fracture sociale » chiraquienne d’antan a fait place à une véritable béance qui ne cesse de s’élargir  et contre laquelle la meilleure pédagogie est impuissante.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur les dangers que recèle cette situation. Dangers pour la démocratie, dangers pour l’écologie. A propos de cette dernière et du procès intenté aux gilets jaunes, Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères – qui s’est sans doute souvenu de son long passé socialiste, évoque « le sentiment selon lequel la transition écologique est payée davantage par certaines catégories sociales (…) Il peut y avoir des distorsions dans les conséquences de la transition écologique pour certaines personnes, qui le vivent très mal car elles en ont toutes les conséquences et pas les avantages. » (Europe 1, 20/11).

Je suis tenté de conclure par ces paroles de Christine Lagarde, directrice du FMI,  « Les élites n’ont pas conscience de ce qui se passe. » (Les Echos, 9/11). Paroles auxquelles les mésaventures de M. Carlos Ghosn donnent un relief tout particulier.

œœ