Et la paresse, bordel !

Les récents propos d’Emmanuel Macron sur les ouvriers de GM&S qui « feraient mieux de chercher du boulot plutôt que foutre le bordel », ne sont pas une « bavure » mais relèvent d’une stratégie de communication élaborée.

Relayant sa sortie sur les « fainéants », ils font  mouche chez ceux qui travaillent dur et gagnent peu. Parmi ces derniers, beaucoup sont enclins à voir en chaque chômeur un responsable de leur situation et ils ont toujours sous la main un cas pour justifier leur indignation. Comment ne se réjouiraient-ils pas de la volonté, exprimée au plus haut niveau, de mettre l' »assisté » au boulot ou de lui couper les vivres ?

Nous assistons à une véritable campagne pour une nouvelle approche de la « valeur travail ». On ne compte plus les émissions de TV où des économistes, des journalistes, des « experts », des chefs d’entreprise et des politiques nous expliquent qu’un job à un euro de l’heure (Allemagne) ou un « contrat zéro heure » (Grande-Bretagne) « c’est mieux que rien ». Personnellement à l’abri des exigences formulées pour autrui, ils ne sont que plus à l’aise pour juger qu’il est de l’intérêt du chômeur d’accepter ce « mieux que rien » et estimer que la loi devrait au besoin l’y contraindre.

Et d’en appeler à la morale : le fait de ne pas travailler est la pire atteinte portée  à la dignité d’un individu. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », etc, etc. Si les salariés français rechignent à imiter leurs congénères allemands et anglais n’est-ce pas en raison d’une panne généralisée de l’estime de soi dans notre pays qui a nourri et continue de nourrir une prétendue « préférence pour le chômage » ? De l’art de transformer la victime en coupable…

Or, il y a pire pour sa propre dignité que de ne pas travailler, c’est d’accepter de travailler à n’importe quelles conditions. L’immoralité, en l’occurrence, est du côté de ceux qui poursuivent sans trêve ni repos l’objectif de pressurer le plus possible les salariés et ont, dans ce but, étendu leur terrain de chasse au monde entier. Avec toujours les mêmes justifications pour reporter leurs responsabilités sur le dos de leurs victimes et les culpabiliser : l’évolution technique, la concurrence et la promesse de l’entrée prochaine dans l’avenir radieux.

Tel était déjà le discours des classes dirigeantes à la fin du XIX° siècle (1) et cette constance redonne un parfum d’actualité au pamphlet de Paul Lafargue, Le droit à la paresse paru en 1881. L’auteur, homme politique, écrivain et… gendre d’un certain Karl Marx, questionnait la notion de « droit au travail » revendiqué par les ouvriers dans la foulée de la Révolution de 1848. Il s’insurgeait contre leur sacralisation de « valeur travail » qui avait pour effet de leur faisait oublier la dureté de leur exploitation.

« Une étrange folie, écrivait-il, possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Nous n’en sommes heureusement plus là, tout au moins dans les pays développés (au Bangladesh il en va tout autrement). Cependant ce membre de phrase dans le texte ci-dessus, évoque une réalité qui nous est devenue familière : « le travail poussé jusqu’à l’épuisement des forces vital de l’individu ». N’est-ce pas en effet la définition même du burn out, le mal du monde moderne.

Certes la condition actuelle des salariés est très différente de la condition ouvrière au temps de la première révolution industrielle. Sous l’effet de sa propre dynamique et des conquêtes sociales le capitalisme a connu d’importants changements et avec lui, la personne du salarié. Son rapport au travail s’est sensiblement modifié. Il conçoit ce dernier moins comme un gagne-pain que comme une sphère d’activité donnant un sens à sa vie. La question de sa finalité, de sa réelle utilité pour la société et de sa compatibilité avec la sauvegarde de l’environnement, c’est, me semble-t-il, la grande question qui est désormais posée. Signe des temps : la semaine dernière a eu lieu la première Journée mondiale pour le travail décent.

Le burn out n’est pas qu’un épuisement physique et/ou nerveux de la personne, il est le plus souvent le résultat de sa prise de conscience des limites de sa propre vie et du vide dans lequel se meut le temps passé à la gagner lorsque le travail a perdu son sens. D’où des reconversions souvent inattendues vers des activités valorisantes, motivées par le « souci de soi ».

Puisqu’il a été question de morale, rappelons qu’un court texte de Josph Kessel publié en 1929 fit écho à l’ouvrage de Paul Lafargue. Intitulé La paresse il  replace celle-ci dans une perspective… morale.

« Mère de tous les vices ! On osa la baptiser ainsi. Encore faudrait-il établir que ce surnom est un blâme et non le plus magnifique éloge. Car, enfin, que ferions-nous, malheureux, sans ces quelques misérables vices, en nombre si réduit, et de si maigre variété, dont notre imagination défaillante n’a jamais su élargir ni creuser les frontières ? Mais la question n’est pas là. Même, en nous tenant au point de vue moral, comment ne pas s’indigner d’une fausseté si criante. Comment ne pas reconnaître dans la paresse la mère gigogne de toutes les vertus : de l’abstinence, du désintéressement, de la réflexion, de l’humilité ? N’est-ce pas l’activité au contraire, dévorante et superbe, qui, pour essayer de satisfaire ses appétits insatiables, risque d’entraîner aux pires extrémités ?

Josef Kessel, La paresse, réédité en 2013 par Les éditions du Sonneur.

1.- Voir le film Le jeune Karl Marx actuellement en salle.

 

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