Le Noël des animaux

Mes grands-parents paternels, petits paysans de leur état, associaient leurs animaux au réveillon de Noël. Sur le coup de minuit, ils portaient du fourrage aux deux vaches et de l’avoine au cheval qui constituaient, avec le cochon, les lapins et la volaille, l’essentiel de leur cheptel.

Un reste de religion et une réminiscence inconsciente du caractère champêtre de la Nativité ? Notre famille partageait le farouche anticléricalisme du Parti radical, mais comme on le sait, cela n’empêche rien. C’était, en tout cas, l’occasion pour mon père de nous gratifier d’un extrait d’une des rares récitations rescapées de sa scolarité saccagée par la guerre (1) : Et pour l’échauffer dans sa crèche/L’âne et le bœuf souffle dessus (Théophile Gautier).

Pour moi et les gamins de mon âge, cette tradition relevait de la superstition pure et simple, comme d’ailleurs la religion. C’était l’un des signes évidents du « retard paysan ». Nous avions dix-douze ans et une seule idée en tête : fuir ce monde. Un désir qui fit de nous des élèves à peu près convenables, car sans le certificat d’études primaires il était très difficile d’entrer en apprentissage et, la scolarité achevée, c’était soit la ferme familiale, soit partir « travailler chez les autres » (d’abord comme bricolin, puis comme ouvrier agricole loué à l’année).

Pourquoi revenir sur ce passé ? Parce qu’il faut l’avoir à l’esprit pour comprendre l’après-guerre français, ses fameuses Trente glorieuses et les bouleversements qu’elles ont entraînés. Avant de devenir une réalité économique, elles furent dans les têtes d’une génération qui n’accomplit pas la révolution dont elle rêvait mais l’une des plus grandes transformations du monde à l’échelle des siècles : la fin des paysans.

Le Noël des animaux du temps de mon enfance exprimait, quelles que fussent ses motivations explicites, un rapport entre l’homme à la nature dans lequel celle-ci n’était pas conçue uniquement comme la servante de ses besoins, de ses désirs et de ses pulsions. L’urgence de la catastrophe environnementale nous a fait découvrir, grâce notamment aux militants de cause animale, la place qu’y tenait  le respect des animaux et plus généralement du vivant.

Si je m’interroge sur les raisons de ma trop tardive prise de conscience écologique, je retrouve la longue persistance de l’arrogance de mes jeunes années à l’égard de la nature. Ce qu’était alors notre idée du progrès nous amenait à voir dans l’attitude des paysans à son égard un obstacle à « nous en rendre comme maître et possesseur ».

Ma « conversion écologique » fut le résultat de l’accumulation des preuves scientifiques quant aux conséquences d’un productivisme devenu à lui-même sa propre fin, mais également des constatations faites sur le terrain. Le coin de campagne où mon enfance avait trouvé un fabuleux terrain de jeu et d’aventure est devenu méconnaissable.

Ironie de l’histoire, ce sont les paysans survivants, transformés en agriculteurs, qui l’ont massacré. Sommés d’être « modernes », ils ont fait de la rivière en une sorte de marais envahi par une flore dopée au nitrate épandu sur les champs alentour. Finies les joies de la pêche et de la baignade qui, l’été revenu, rassemblaient des centaines d’enfants du bourg.

Plus de haies ni de bosquets, refuges d’une faune encore un peu sauvage où nous entrions le cœur battant. C’est devenu une uniformité sans vie où même le paysan se fait rare. Seules des volées de corbeaux tournoient sans fin, voués par leur longévité et leur couleur, à porter le deuil des espèces disparues.

 « Ce monde traversé de croyances, de tabous, d’interdits et de crédulités, où la part des anges et des dieux passait avant la part des hommes, avait été celui de mon enfance, et ces coutumes qui nous paraissent si étranges, si opposées aux principes qui règlent le monde de la consommation et du commerce, avaient encore force de loi dans la ferme. Ce monde habité de part en part, des cieux aux enfers, et de la nuit au jour, s’est changé en un monde désert. »

Jean Clair La part de l’ange Gallimard (2015).

 

1.- Dans son film Les gardiennes, Xavier Beauvois, évoque le courage des femmes de paysans mobilisés pendant la Première guerre mondiale. C’est l’occasion de rappeler les dommages considérables et durables que cette guerre a causé à une génération d’enfants des campagnes qui, dès août 1914, passèrent plus de temps dans les champs que sur les bancs de l’école.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réflexion sur “Le Noël des animaux

  1. ce texte m’ a beaucoup touchée et est vraiment superbe et si bien écrit .merci et bravo Gérard . il y a des paysans qui réagissent au désert et à la,production industrialisée . ne désespérons pas !

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