Rester désirée, désirante, désirable

Ce que l’on dit du cœur – « il a ses raisons que la raison ignore » – vaut pour le corps. Il « nous définit et nous raconte. Nos gênes, notre âge, nos accidents, nos vies. Il s’impose à nous, nous coince parfois dans des impasses, nous asservit. » Le Dr Isabelle Sarfati parle d’une réalité que sa profession de chirurgienne plastique lui a permis d’explorer et à propos de laquelle elle a eu l’heureuse idée de nous livrer ses réflexions dans un livre récemment paru (Histoires plastiques, Stock).

Qui s’attendrait à un « livre de médecine » serait déçu. Quant à ceux que la chirurgie plastique laisse de marbre, qu’ils n’hésitent pas : c’est souvent drôle, débridé, brut de décoffrage, culotté même, avec une bonne dose d’autodérision telle  cette poupée Barbie démembrée en couverture du livre. L’auteure aligne de courtes séquences relatant ses entretiens avec ses patient(e)s, « fictionnés » juste à  point pour n’être jamais ennuyeux et conduire le lecteur à l’essentiel. Il entre ainsi en contact avec la complexité de la condition humaine, où le dérisoire le dispute souvent au pathétique.

Pour I. Sarfati, « la chirurgie plastique peut être une arme de liberté ». Elle avance la notion d' »aisance psychique » que peuvent procurer ses interventions pour apaiser le contentieux entre un sujet et la représentation de son corps. Mais prompte à relativiser sa marge d’intervention, elle ne fait pas de son métier un sacerdoce,

Elle rappelle que le « rapport au corps » est tout sauf naturel. Éminemment singulier, il se construit cependant en lien avec les imaginaires sociaux du moment et évolue à travers le temps. Ainsi est-on passé de l’interdiction de la dissection des cadavres à la réparation des vivants par la greffe d’organes. Une invitation à ne pas s’ériger trop vite en juge d’une pratique chirurgicale relativement récente…

La naissance de la chirurgie esthétique confirme que l’histoire avance souvent par ses mauvais côtés : elle fit ses premiers pas au cours de la guerre de 14-18, inspirée par la nécessité de rendre aussi présentables que possible sa multitude de gueules cassées. Elle trouva une nouvelle application après la défaite de l’Allemagne hitlérienne : des criminels nazis y recoururent pour tenter d’échapper aux recherches dont ils étaient l’objet.

Par rapport à ce passé la chirurgie plastique contemporaine a fait un bond qualitatif. Sa finalité est désormais d’ordre esthétique. Son succès est inhérent au mouvement qui tend à l’accroissement des droits individuels. Il est le fruit de la rencontre entre l’aspiration de l’individu à faire reculer le poids de ses pré-déterminations personnelles et de nouvelles avancées des sciences et des techniques. Je veux être plus belle – ou plus beau – que ce qu’a fait de moi un ensemble de facteurs sur lesquelles je n’ai eu aucune prise. Je le veux d’autant plus que cela est désormais possible.

C’est le bon côté de l’individuation de la société. Celui qui a un goût de liberté. Mais poussé à l’extrême, il peut muer en asservissement. I. Sarfati évoque le cas où la surestimation des possibilités de son art conduit aux frontières de la folie. Elle évoque ces êtres « qui sont prêts à jouer les souris de laboratoires pour bénéficier de techniques innovantes plutôt que de rester comme ils sont (…) Au début donc, les techniques concernent ceux dont la demande précède l’offre, puis il émerge vite une clientèle dont la demande est suscitée par l’offre, qui se fait opérer par plaisir, par gourmandise, et plus par nécessité. »

Quant à elle, elle s’est fait « opérer pour rester vivante active, désirante, désirée. J’ai la chirurgie esthétique militante et raisonnable. J’aime corriger souvent des petites choses. Je fais de la chirurgie d’entretien comme une voiture, un canapé ou une robe. »

Ce sens de la mesure est bienvenu à une époque où tant de porteurs de savoirs et de techniques se montent le bourrichon et tutoient la toute-puissance. Il laisse en tout cas ouvert le champ de la réflexion sur les raisons d’un certain engouement dont la chirurgie esthétique est l’objet. Je pense notamment à la pression sociale qu’exerce sur les femmes l’exploitation de leur image à des fins marchandes.

En raison de son omniprésence, la publicité est devenue l’une des principales, sinon la principale, sources des normes et des comportements qui prévalent dans le monde contemporain. Dans ses messages, la femme est toujours jeune et belle, car elle incarne le rêve attaché à l’objet dont elle fait la promotion. L’achat de ce dernier est censé vous faire entrer dans le monde de l’éternelle jeunesse. Monde de la survalorisation des apparences où les rides déposées par le temps ne peuvent être que des outrages.

 

 

 

 

 

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