Une jeunesse élue

Le Figaro vient de publier son « palmarès des lycées, mentions au bac comprises ». Les vingt-sept établissements arrivés en tête ont un taux de réussite au bac de 100% (à l’exception de deux qui ont « seulement » 99 et 98%) et pour les mentions tous atteignent un pourcentage qui oscille entre 100 et 93%. Sur les dix premiers, sept se situent dans le centre et l’ouest de Paris (V°, VI°, VII°, IX° et XVI° arrond.), les trois autres  à Versailles, Saint-Germain-en-Laye et Marseille VIII°. Cinq sont publics, cinq privés.

La corrélation entre résultats et inégalités de naissance des élèves saute aux yeux. Cette constatation néglige toutefois la prise en compte d’une autre dimension qui conduit Le Monde (22-3-18) à publier un classement différent. Celui-ci met au cœur de ses indicateurs la notion de « valeur ajoutée » fournie par le ministère et qui mesure l’écart entre les résultats réels des lycées et ses résultats attendus à partir de la composition sociale et du niveau scolaire des élèves. La palme revient alors aux lycées qui les ont fait le plus progresser.

Toujours selon Le Monde, il s’agit pour le ministère de « prouver aux équipes enseignantes que certaines, à conditions identiques, font mieux que d’autres (à charge pour les moins performantes d’imiter les autres) ». Cette approche place le lycée public de Plaine de Neauphe à Trappes (78) en tête, alors que celle-ci est occupée par le lycée Henri IV dans le classement du Figaro.

On ne peut qu’encourager l’émulation entre les équipes enseignantes, mais celle-ci rencontre vite ses limites quand les inégalités mises en évidence par Le Figaro ne cessent de se creuser. Non seulement les plus aisés trouvent, grâce au choix de leur résidence, des établissements qui assurent la réussite de leurs enfants, mais lorsque ceux-ci en sortent ils disposent d’un bagage qui leur donne une avance considérable pour la suite de leur parcours.

Le nom de l’établissement prestigieux dont ils sont issus équivaut souvent, à lui seul, à la détention d’un titre valorisant.  Celui-ci n’est généralement pas usurpé car il renvoie au haut niveau des connaissances enseignées et aux efforts personnels déployés pour les acquérir. Frédéric Gautier, directeur du lycée privé Stanislas (en huitième position dans le classement du Figaro) explique : « Le travail est la potion magique à l’origine du succès de notre établissement (…) un élève a dû nous quitter car il voulait continuer le sport, la musique et son engagement chez les scouts (…) les élèves sont accompagnés au quotidien par les préfets et leurs adjoints qui constituent le deuxième ingrédient de la potion. » Il est peu probable que les familles aisées déménagent à Trappes pour que leurs enfants bénéficient de l’excellente qualité pédagogique de son lycée de Plaine de Neauphe.

Le travail obtenu dans les établissements leaders du Figaro et qui « fait la différence », est en rapport direct avec les moyens mis en œuvre. Mais pour leurs élèves, cet avantage, ainsi que la position de leurs parents dans la société, n’apparaissent pas pour ce qu’ils sont : des facteurs sociaux qui jouent un rôle déterminant dans leur réussite. Aussi sont-ils spontanément portés à ne voir dans celle-ci que le fruit de leurs qualités et de leurs efforts personnels.

Cette occultation du social conduit les intéressés, considérés collectivement, à éprouver le sentiment d’une élection (entendue au sens de distinction). Ils ont été choisis pour rejoindre demain la cohorte de ceux que leur savoir placent en position prééminente dans la société. De la qualité des connaissances acquises dans leur domaine propre et du sentiment procuré par l’excellence des établissements fréquentés, ils sont tentés de tirer la conclusion que leur compétence s’étend bien au-delà du champ de leur spécialité et embrasse l’organisation et le fonctionnement de la société dans son ensemble. Encore une fois je parle d’un groupe social, non de personnes.

Cette réflexion doit être mise en relation avec la tendance du néo-libéralisme visant à substituer l’approche technocratique du devenir de la société à la politique conçue comme moyen de rechercher les conditions d’un progrès collectif. Dans ce contexte idéologique la parole de l’expert, au lieu d’éclairer le débat démocratique, l’assèche et tend à le circonscrire à une confrontation entre ceux qui savent et ceux qui sont supposés ne pas savoir, se tromper ou ne pas comprendre. Les exemples abondent qui montrent comment la parole de ces derniers est souvent dévalorisée, caricaturée, invalidée même.

Cette évolution est facilitée par l’homogénéité sociale de ceux qui accèdent désormais au top de l’enseignement. Le fait qu’on n’y rencontre plus d’élèves issus des classes défavorisées, ni même de la plus grande partie des classes moyennes, contribue à la formation d’une vision commune du monde propre à leur milieu d’origine.

Il y a là des périls considérables dont les membres du jury de l’ENA se sont, semble-t-il, inquiétés. Récemment ils ont déploré le fait que les candidats étaient incapables d’émettre une pensée originale.

 

 

 

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