La-ï-ci-té

On ne saurait reprocher au Président de la République de dialoguer avec les représentants des religions. Ce qui importe c’est la teneur des échanges telle qu’elle ressort des mots employés, des non-dits et du contexte. Analysé selon ces critères, le discours d’E. Macron devant l’assemblée des cardinaux de France me semble receler des dangers.

L’enchaînement subtil de ses propos sur la quête de l’absolu, le besoin de transcendance et la force du spirituel, ne peut que conforter les catholiques dans l’idée qu’ils sont porteurs d’un plus par rapport aux non-croyants. Les premiers vivraient une foi qui les élèverait alors que les seconds seraient plus ou moins prisonniers d’idéologies au souffle court. Les premiers seraient les dépositaires d’un sens de l’humain que les non-croyants ne seraient en mesure ni de comprendre, ni d’atteindre.

Le risque d’une telle interprétation est d’autant plus grand que le Président a accompagné son coup de chapeau aux catholiques d’un appel à l’engagement qu’ils peuvent être tentés de prendre pour l’amorce d’une reconnaissance d’utilité publique de leur culte. Il n’est certes pas question de demander au croyant de renoncer à sa conviction que sa foi lui apporte quelque chose d’irremplaçable.

C’est comme cela que ça fonctionne la croyance. Ma propre croyance est forcément ce qui me distingue positivement de ceux qui ne la partagent pas, sinon je l’abandonnerais pour, éventuellement, en adopter une autre. Militant de cette religion séculière que fut le communisme, j’avais chevillé au corps le sentiment d’appartenir à l’avant-garde éclairée de l’humanité, chargée de guider des masses qui erraient dans les ténèbres.

Ce plus dont chacun pense détenir l’exclusivité en raison de sa croyance peut se manifester de bien des façons et celles-ci évoluent avec le temps. Dans mon enfance, les bigot(e)s se répandaient en lamentations dans les rues du bourg lors de chaque enterrement civil. De l’absence d’obsèques religieuses, ils/elles s’autorisaient à conclure : « Il – ou elle- a été enterré(e) comme un chien ».

Récemment et dans un registre infiniment plus sérieux, le Père Jean-Baptiste – qui devait célébrer le mariage religieux du colonel Arnaud Beltrame – a déclaré : « Seule une foi chrétienne animée par la charité pouvait lui demander ce sacrifice surhumain. » La laïcité garantit évidemment au Père Jean-Baptiste la liberté d’exprimer cette conviction.

E. Macron peut, bien entendu, la partager en tant que personne privée mais, dans l’exercice de ses fonctions de Président de la République, il doit s’imposer une stricte neutralité à l’égard de la foi dont le Père Jean-Baptiste souligne le rôle déterminant dans l’attitude héroïque du colonel Beltrane. Sinon les non-croyants sont fondés à se demander si, ne la partageant pas,  leur aptitude à se comporter en héros n’est pas tout simplement mise en cause par le pouvoir politique.

Les non-croyants sont, d’une manière générale, les grands oubliés du débat sur la place des religions dans le pays. On a parfois l’impression – notamment lorsque leurs représentants débattent dans les médias – que celles-ci se partageraient la totalité de la population. Le catholicisme fait alors plus ou moins figure de religion pour ceux qui n’en ont pas, comme pour mieux renvoyer les non-croyants à l’image du laïcard bouffeur de curé.

Tout coup de pousse donné par l’Etat à une religion est accueilli par les autres comme un encouragement à faire valoir leurs propres revendications auprès des pouvoirs publics. Dans le contexte actuel, l »islam est en pointe sur ce chapitre. Le débat auquel conduit cette situation n’est pas seulement d’ordre philosophique, mais comporte des enjeux majeurs. On pense au danger de l’islamisme radical, mais également à l’endoctrinement qui conduit « de jeunes élèves d’établissements publics à des propos tels « je n’obéis qu’à Allah » ou « à l’islam appartient la vérité » ( E. Macron, interview du 15/4).

Une relation apaisée avec l’islam est on ne peut plus souhaitable et de très nombreux musulmans y aspirent, mais il n’est pas d’autre chemin pour y parvenir que le rejet de toute tentation communautariste et le respect de la laïcité.

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