Eloge posthume du ver de terre

La télé nous montre un homme tenant dans ses mains une grosse motte de terre qui, sous la pression de ses doigts, perd toute consistance et se transforme vite en un tas de cendre. « Cette terre n’est plus travaillée », explique l’homme. Son constat ne vise pas le paysan qui continue de la cultiver pour récolter des céréales ou des légumes, mais les vers de terre. Ceux-ci ont disparu, éradiqués avec les mauvaises herbes par les produits chimiques.

Lorsque les désherbants à haute dose ont fait leur apparition, personne n’a pensé aux vers de terre. Il faut admettre que le lombric avait peu d’atouts. Laid, il est associé symboliquement à la mort, à la décomposition de la matière organique. Le mépris dont il fut alors l’objet est d’une époque – c’était hier – où le regard des hommes sur la nature en général et le règne animal en particulier témoignait à la fois d’une très grande myopie et d’une insupportable présomption.

Leur sentiment de toute puissance ne laissait pas de place pour la prise en compte du rôle joué par le lombric dans le travail de la terre. Ce dernier n’a pas fait le poids devant le prestige de la chimie. Celle-ci s’est vue attribuer un rôle décisif pour l’augmentation du rendement des sols. L’expérience a été concluante : ces derniers sont entrés dans une  phase d’épuisement peut-être irréversible.

Les hommes peuvent contribuer à la fertilisation de la terre à condition de respecter les processus complexes qui font de celle-ci une matière vivante. Le lombric, véritable travailleur des profondeurs, la malaxe en permanence, l’aère, met ses différentes couches en communication les unes avec les autres et avec l’environnement extérieur.

Les malheurs du lombric s’inscrivent dans l’effondrement de la biodiversité et l’extinction de certaines espèces. N’en déplaise à Donald Trump, le lien entre ce phénomène et les activités humaines a été scientifiquement établi. Que le ver de terre compte désormais parmi ses victimes renforce le caractère symbolique que Pier Paolo Pasolini avait donné à la Disparition des lucioles, titre d’un de ses textes du début des années soixante, dans lequel il annonçait nos malheurs présents. Entre le ciel et la terre se trouve l’homme qui, lui aussi, leur paie un tribut de plus en plus lourd : 7 millions de morts dans le monde chaque année du fait de la pollution de l’air, vient d’annoncer l’OMS.

Comme je redoute de pécher par top de pessimisme – une façon inconsciente d’alléger le regret de devoir quitter ce monde – je cède volontiers à quelqu’un dont la voix porte infiniment plus que la mienne, le soin de dire la gravité et l’urgence de la situation : « Imaginez. Vous vous réveillez et quelque chose a changé. Vous n’entendez plus le chant des oiseaux. Vous regardez par la fenêtre : les paysages que vous avez jadis chéris sont désormais desséchés et toute vie en a disparu. L’air et l’eau, tout ce que vous respirez et qui permet la vie, est altéré. Ce n’est pas un cauchemar et encore moins une illusion. Vous le savez. Vous le savez parce que nous en constatons les premiers effets. Le temps du déni est révolu. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre la bataille contre le changement climatique, nous sommes en train de perdre notre bataille contre l’effondrement de la biodiversité. »

Oui, vous avez deviné. Ces mots sont ceux du Président de la République. Il s’exprimait ainsi – en anglais – dans une vidéo postée le 24 mars dernier sur son compte Twitter et à laquelle les « grands » médias n’ont que très peu fait écho. E. Macron est lucide, mais inconséquent. En effet, si la catastrophe est, comme il le dit, à nos portes, la priorité n’est pas de grappiller quelques dixièmes supplémentaires de taux de croissance, mais de prendre à bras le corps le nécessaire changement de nos modes de production et de consommation.

Notre pays a deux dettes, l’une financière, l’autre environnementale. L’ONG  WWF vient de rappeler l’ampleur du déficit de la seconde : si le niveau de consommation de sa population était généralisé à la planète entière, l’ensemble des ressources que la nature peut renouveler en un an serait épuisé depuis le 5 mai..

L’Elysée, à la suite du twit présidentiel, a symboliquement éteint ses lumières pendant une heure. Allez savoir pourquoi, ce geste me fait penser, s’agissant de son efficacité, à la démarche du gouvernement français en mai 1940. Alors que les Allemands étaient à trois semaines de Paris, il s’était rendu, au grand complet, à Notre-Dame pour implorer la protection divine de la France afin de lui épargner la catastrophe annoncée.

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