Mais que faire des vieux ?

L’actualité a ceci de passionnant que les problèmes qu’elle met à l’ordre du jour posent à peu près tous cette question : dans quelle société voulons-nous vivre ?  Ainsi en est-il de la situation des personnes âgées dont s’est préoccupé le Comité consultatif national d’éthique (CCNE). L’avis qu’il vient d’émettre évoque la situation particulièrement sensible des EHPAD, mais l’analyse comme l’un des aspects du sort que notre système social réserve à la vieillesse.

Le CCNE stigmatise l' »âgisme », c’est-à-dire la « ségrégation » des personnes en fonction de leur âge. Il souligne à cet égard le rôle des médias, rôle « de déformation plus que d’information » qui, en survalorisant le « fait d’être jeune et bien portant », fait apparaître, par un effet de contraste, la vieillesse sous un jour négatif.

Or, cette image de la jeunesse et de la bonne santé élevée par les médias au rang de norme de la vie courante partagée par tous n’est qu’une allégorie, celle de l’individu sommé de s’adapter sans trêve ni répit aux exigences d’une société où la concurrence a conduit au déchaînement d’une compétition interindividuelle sans fin. Société à courte vue qui engendre l’exclusion de ceux – y compris nombre de jeunes – qui n’arrivent pas à suivre.

Elle a déjà à son actif la plus grande casse jamais réalisée de travailleurs productifs, mais jugés insuffisamment performants et chassés des entreprises dès l’âge de 50-55 ans pour devenir contre leur gré des retraités prématurés. Il faut quand même un certain culot pour regretter le poids excessif de ces derniers, les présenter comme des privilégiés et leur imputer le gonflement de la dette !

S’interrogeant sur le sens que revêt « la concentration des personnes âgées entre elles, dans des établissements dits d’hébergement (les HEPAD) », le CCNE pose  une question en forme d’affirmation : « Les arguments du registre de la rationalité économique, de l’ergonomie et de la sécurité ne prennent-ils pas le pas sur l’importance capitale du respect du lieu de vie, de l’inclusion des personnes âgées dans le tissu social, dans la diversité des âges et des personnes consubstantielles à la définition d’une société ? »

Le plus grave à propos de la rationalité économique en question c’est qu’elle est très souvent intériorisée par ses victimes. Elles éprouvent le sentiment que leur inutilité est liée à l’âge et s’engagent dans la spirale du renoncement. L’abandon d’un désir en entraîne un autre et ainsi de suite… C’est la mort à petit feu en attendant l’autre, la vraie. Disons à leur décharge qu’il n’y a rien de plus efficace pour tuer la créativité de l’être humain que l’exercice d’une profession épuisante ou la pratique d’un travail dépourvu d’intérêt.

Mais la rationalité économique évoquée par le CCNE est tout… sauf rationnelle. Plus exactement, elle n’est rationnelle que par rapport à cet objectif : la recherche du profit pour le profit. Alors que celle-ci met sur la touche un nombre considérable de personnes âgées, un autre type de rationalité économique pourrait au contraire valoriser le potentiel créatif dont elles sont porteuses. Elles y gagneraient de nouvelles raisons de vivre.

Vue de l’esprit ? Non. Cet avenir est préfiguré par la participation grandissante et souvent bénévole des vieux aux multiples initiatives qui se font jour « à la base », notamment dans les domaines de l’économie de proximité, de la solidarité, de l’écologie, de la culture. Leur apport à la richesse nationale est loin d’être négligeable, bien que très partiellement incorporé dans le PIB pour lequel ce qui n’est pas financièrement comptabilisable n’existe pas. Mais plus encore que leur rôle économique, c’est leur contribution à  la  résistance contre les destructions du lien social causées par la marchandisation généralisée qui est précieuse.

La dénonciation de l’âgisme ne signifie pas la négation des différences liées aux stades successifs de la vie. La société a impérativement besoin de l’audace de la jeunesse et pas seulement pour la vitalité de son économie. Pas question donc de la brider par respect pour les « vieilles générations ». Mais, à l’inverse, il n’est pas admissible de renvoyer ces dernières à un « monde ancien » dont il n’y a rien à attendre, sinon des déboires.

Elles sont porteuses d’une histoire dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est contrastée. Tous les chats n’y sont pas gris et les mérites des uns ne rachètent pas les fautes et les lâchetés des autres. Mais cette histoire rappelle aux nouvelles générations que le monde ne commence pas avec elles et qu’à trop vouloir l’ignorer elles s’exposeraient aux affres du désenchantement. En termes plus savants cela peut se dire ainsi : « N’oubliez pas que l’histoire est tragique ».

 

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