« Salauds de pauvres ! »

Dans La traversée de Paris, Jean Gabin, artiste peintre, excédé par la ladrerie d’un petit commerçant (de Funès) lui jette à la figure : « Salauds de pauvres ! » Gabin était en l’occurrence le porte-parole d’Autant-Lara, réalisateur du film, anar de toujours et qui flirta à la fin de sa vie avec Jean-Marie Le Pen. Pour lui, les pauvres rejoignaient les riches dans la quête égoïste de l’argent et des biens matériels et leur médiocrité constituait un obstacle sur le chemin du progrès.

Il n’est nul besoin d’être anarchiste pour en vouloir aux pauvres. Ils dérangent. Et d’abord ceux qui sont les plus près d’eux dans l’échelle sociale, car ils leur rappellent la proximité du trou dans lequel il suffirait de peu de choses pour qu’ils y tombent eux aussi. Cela fait pas mal de monde en des temps de précarité.

Mais la pauvreté c’est également, pour beaucoup, l’état que connaissaient leurs ascendants familiaux encore proches, état dont ils se sont sortis grâce aux transformations de la condition salariale et au gonflement des classes moyennes après Seconde guerre mondiale. Grâce aussi à leurs mérites personnels. Ceux-ci sont réels, mais ils ont tendance – c’est humain – à ne voir qu’eux à l’origine de leur réussite. De là à penser que la condition sociale des uns et des autres esr essentiellement une question de volonté et de dons personnels il n’y a qu’un pas.

Bien des raisons expliquent donc que les pauvres ne suscitent pas la compassion que notre vieille culture chrétienne est censée exiger de tout un chacun. Si, en plus, vous dites qu’ils coûtent « un pognon de dingues », vous fournissez à ceux qui redoutent de les rejoindre une explication de leurs difficultés et vous confortez dans leur quant-à-soi ceux qui estiment que « vouloir c’est pouvoir ». Formule que les « volontaristes », désireux de marquer qu’ils étaient d’un autre bois que les « apathiques », complétaient, au temps de mon enfance, par ce proverbe : On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif.

Certains pensent, à propos de la récente déclaration d’E. Macron sur les pauvres et le pognon, qu’un Président « ne devrait pas dire çà ». Il leur a échappé que le langage de ce dernier a été choisi pour rallier le grand public à l’idée que la pauvreté est moins une question sociale qu’un problème de comportements individuels qu’il est toujours loisible à chacun de modifier. Tel est le fil conducteur de son discours que résume l’expression : responsabiliser les pauvres.

On ne saurait contester le bien-fondé d’une telle préoccupation. La République – c’est sa grandeur – est appel constant à la responsabilité du citoyen. Cela s’appelle le civisme. Mais tout est dans la mise en œuvre de ce principe. Une première remarque : la politique de Macron autorise à penser que, pour lui, les pauvres sont a priori moins pourvus du sens des responsabilités que les riches puisqu’il n’a exigé d’eux aucun engagement en contrepartie des 5 milliards de réduction de l’ISF.

Reste le principal argument : trop de dépenses sociales handicaperait nos entreprises par rapport à leurs concurrents étrangers et alimenterait le chômage principal facteur de pauvreté. Il serait donc urgent d’appliquer en France les réformes qui, dans les autres pays, ont « libéré l’économie ». Le hic c’est que ces réformes n’ont nulle part fait reculer la pauvreté et, souvent, l’ont plutôt aggravée.

Ne parlons pas des États-Unis dont la clochardisation d’une partie de la population a porté Trump au pouvoir. La Grande-Bretagne ? La pauvreté y atteint dans nombre de quartiers et de régions son stade suprême, la misère. Reste l’Allemagne parée  de toutes les vertus et élevée au rang de modèle.

Or, malgré sa supériorité historique dans le domaine industriel et les avantages qu’elle tire de l’euro, la pauvreté progresse là-bas comme chez nous. « La croissance ne permet plus de faire baisser la pauvreté », constate le rapport annuel de l’organisme chargé de faire le point sur l’évolution de la pauvreté en Allemagne et auquel Le Figaro (18/6/18) fait largement écho.

« Dans ce pays, on n’est pas pauvre seulement quand on commence à faire la manche », ajoute encore ce rapport. De la richesse de ses données, il ressort que la pauvreté et l’exclusion sociale sont sensiblement de la même ampleur en Allemagne qu’en France. L' »assouplissement » du marché du travail mise en œuvre par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder en 2010, a eut pour résultat le transfert d’un grand nombre de sans-emplois des statistiques du chômage dans celles des pauvres et des précarisés. C’est ce tour de passe-passe que n’en finit pas de payer le SPD dont l’électorat fond comme neige au soleil.

 

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Une réflexion sur “« Salauds de pauvres ! »

  1. Rien à redire, Gérard. Et cette peur bien fondée du déclassement alimente l’extrême-droite. D’autant que la gauche a renoncé à mobiliser les pauvres et les précaires. Pas sulement le PS. L’autre jour, sur mon marché, l’ex candidate France Insoumise distribuait ses tracts dans la partie « bobo » et chère (à l’est du métro Alexandre Dumas) où les fraises sont à 5 euros le kilo et a jugé inutile d’aller dans la partie pauvre, celle où les fraises sont à 1 euro le kilo. A quoi bon ? La majorité des vendeurs et des clients est « arabe » ou « noire ». La droite n’a pas l’apanage du racisme anti-pauvres.

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