Aux sources de la crise migratoire

Les sciences dites « sociales » ou « humaines » sont-elles bien utiles ?  Lorsque l’économie et la technique sont supposées fournir les solutions à tous les problèmes que pose la vie des hommes en société, la question peut avoir les apparences du bon sens. Était-il donc nécessaire, par exemple, que l’anthropologue Maurice Godelier passât sept ans de sa vie – dont trois consécutifs – chez les Baruya, une petite société tribales de Nouvelle Guinée, totalement coupée du reste du monde.

À la lecture de son interview parue récemment dans Le Monde on ne se pose plus la question. Il nous convainc lorsqu’il affirme que tout ce temps ne fut pas de trop pour élaborer sa thèse, qu’au risque de l’appauvrir je résume ainsi : on ne comprend rien au fonctionnement d’une société si on ne considère pas que l’imaginaire de ses membres est constitutif de son réel, au même titre que l’économie et les rapports sociaux que celle-ci induit.

Cela va à l’encontre de notre manière spontanée de penser qui sépare réel et imaginaire, le premier étant objectif, à la différence du second fait des représentations plus ou moins fantasmées qui hantent le cerveau de ses membres. Or, pour Godelier, le réel d’une société comporte de l’imaginaire – de l’idéel, précise-t-il – et cette totalité, dotée d’une cohérence interne, la constitue et détermine son fonctionnement.

Cette approche jette une lumière crue sur la violence du traumatisme subi par les populations victimes de la colonisation. Le mépris, la condescendance ou le paternalisme des colonisateurs à l’égard des façons de penser des « indigènes » s’enracinait dans le fait qu’ils voyaient dans ces dernières surtout de l’obscurantisme et de la superstition instillés par des esprits plus ou moins malfaisants. Ils pensaient n’avoir affaire qu’à de l’irrationnel alors qu’ils attaquaient au réel le plus sensibles des colonisés, sa composante imaginaire constitutive de leur identité.

Une telle méprise est à mettre en rapport avec le fait « que globalement, c’est au nom des idées progressistes de la gauche radicale que s’est développé le phénomène colonial républicain et que Jaurès, par exemple, s’il condamnait les crimes et les abus de la colonisation, en approuvait le principe. »  (Pierre Nora, Le Débat, mars-avril 2010). Ce constat n’invalide pas les « idées progressiste », mais une analyse erronée de ce qu’est une société.

La colonisation de la planète ne pouvait qu’entraîner la déstructuration des peuples qui en furent victimes, déstructuration que prolonge la phase actuelle de la globalisation opérée sous l’impulsion des forces dominantes de l’économie mondiale. Elle accentue la perte des repères causée par le choc initial et les tentatives d’exportation de la démocratie par les armes ont le plus souvent ajouté le chaos au chaos. N’oublions pas enfin le rôle joué par la diffusion de la culture de masse des pays occidentaux qui donne de ces derniers l’image d’un nouvel d’un eldorado.

La crise migratoire s’enracine dans ces bouleversements du monde. Leur profondeur explique l’extrême difficulté que rencontre la solution des problèmes que cette crise met à l’ordre du jour.

Les responsabilités de l’Occident dans celle-ci lui créent des obligations. Pour autant, elles ne condamnent pas l' »homme blanc » à une repentance éternelle, ni à ouvrir inconsidérément les portes de son pays. On ne peut pas faire comme si les capacités d’accueil étaient extensibles à l’infini. Faute d’une réelle intégration, les migrants risquent de retrouver ici, sous d’autres formes, la misère qu’ils fuient et d’être victimes de comportements électoraux qu’il est facile de stigmatiser en les qualifiant de populistes, si on oublie les problèmes,  réels,  auxquels ils renvoient.

 

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Une réflexion sur “Aux sources de la crise migratoire

  1. Que les barrières de nos pays soient ouvertes « inconsidérément » comme tu dis ou fermées ne les empêchera pas de voler en éclats. Plus elles seront fermées, plus exacerbera la violence. Mais les migrants ont pour eux le nombre, la jeunesse, l’énergie de l’espoir et du désespoir.
    Quant à l’argument rebattu, depuis quarante ans de promesses non-tenues, selon lequel toute politique d’accueil humaniste ferait monter l’extrême-droite, on peut juger sur pièces, en France et en Europe. Que l’Europe soit rabougrie et xénophobe, éclatée ou unie, les migrants s’en moquent bien – on le voit bien aux USA – tant sont grandes l’aspiration et la nécessité de fuir l’assignation à résidence.

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