Luxe, com et vacuité

L’entrée d’Hermès dans le CAC 40 a été l’occasion de saluer les performances des entreprises françaises du luxe. Leurs chiffres d’affaires et leurs bénéfices supplantent de très loin ceux de l’industrie automobile et notre pays leur doit ses plus grandes fortunes  (MM. Arnault et Pineau, la famille Bettencourt). Hermès dont l’action a progressé de 30% au cours des douze derniers mois est en bonne compagnie : les actions d’LVMH ont fait un bond identique, mais la palme revient à Kering (Pineau) qui a enregistré la même performance mais en seulement un semestre. Un pognon de dingues !

Les médias ont saisi l’occasion pour exalter l’exceptionnel savoir-faire français en ce domaine, le professionnalisme de sa main-d’œuvre et les qualités entrepreneuriales de ses firmes.  À juste titre et, puisque le luxe  – comme le football – fait partie des domaines à propos desquels il est possible d’exprimer la fierté d’être français sans  devoir consulter préalablement son avocat pour s’assurer de ne pas encourir l’accusation de xénophobie, je m’associe sans hésiter à cet enthousiasme.

Le monde est redevable au luxe – et donc à la France – de cette source de plaisir que procure l’esthétisation des corps et des objets. Pensons à la tristesse ressentie à la vue des foules chinoises sous Mao, uniformément vêtues de bleus de chauffe. Le luxe ajoute un plus inestimable à la vie quotidienne. Il pousse chacun à soigner son image et contribue ainsi à faire de l’espace public un spectacle constamment renouvelé et un terrain fertile pour le travail de l’imagination.

L’idée de luxe est associée à la femme. Il les rend plus désirables. C’est d’ailleurs un piège pour celles qui portent le voile. Ce dernier, censé protéger les hommes de la tentation, est en effet détourné de son objectif lorsque la mode s’en empare, car elle ajoute une touche de féminité à celle qui le porte. Venez dans mon quartier vous verrez.

Le fait, pour une femme, de porter un sac Louis Vuitton ne nous dit rien ou presque de sa personnalité. Par contre, lorsqu’elles sont des millions de par le monde à l’arborer nous passons d’une donnée individuelle à un comportement collectif riche d’enseignements. On aura compris que je ne parle plus de ce sac en tant que simple objet, mais comme le symbole de tous les objets de luxe mis sur le marché par les grandes marques.

Ces objets comportent tous un trait commun : leur prix élevé. Celui-ci découle de la qualité et de la quantité de travail exigées pour leur confection, mais la marge est énorme entre leur prix de revient et leur prix de vente. Celle-ci ne s’explique pas uniquement par la voracité des entreprises. L’essentiel est ailleurs.

C’est à leur prix élevé que les produits des grandes marques du luxe doivent principalement la séduction qu’ils exercent, car en départageant celles et ceux qui peuvent y accéder et la masse des autres, il permet aux privilégiés de marquer leur rang dans la société. L’accès au luxe est devenu le substitut du rôle que jouait jadis la naissance. On peut se gausser de la vanité de ceux qui y recourent. On  peut aussi prendre la question à partir de cette réflexion de Claude Lévi-Strauss : « Exister, c’est différer » (différer : être différent, dissemblable).

Que ce besoin profondément humain conduise des centaines de millions de personnes à rechercher sa satisfaction dans la possession d’une marchandise dont le prix est à dessein surévalué amène au moins trois réflexions. Premièrement : la globalisation fait de nombreux gagnants. Deuxièmement : elle conduit à l’extension du domaine de l’argent. Troisièmement : cette extension permet l’achat d’une distinction qui tend à supplanter celle dont la légitimité est fondée sur le mérite et le talent. Dès lors, il est difficile de ne pas voir dans cette progression du paraître un appauvrissement de l’humain.

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