Un temps de saison

Comme tous les écoliers de la Troisième République j’ai ânonné les vers de mirliton de l’inévitable Jean Richepin : Voici venir l’Hiver, tueur de pauvres gens / Ainsi qu’un dur baron précédé de sergents / Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues / la gelée aux doigts et les bises bourrues.

Depuis quelques années  c’est surtout l’arrivée de la « belle saison » qui est redoutée. Les étés meurtriers sont devenus chose courante. En de multiples points du globe, ses hautes températures ajoutent leur lot de morts à celui des victimes quotidiennes de la pollution ordinaire. Des Grecs se jetant dans la mer à pour échapper aux flammes des enfers forestiers, l’image est riche de symboles.

Pourtant nous traversons un été normal. Il fait un « temps de saison » comme on dit, mais au sens où cette expression doit être entendue depuis notre entrée dans l’ère du réchauffement climatique. C’est ce qui ressort des débats auxquels donne lieu l’actuel « épisode caniculaire » et dont je retiens cette anticipation du climatologue Jean Jouzel : « Après 2050, on pourra arriver à 55°C en France ». 

Dans un livre qui vient de paraître (Comptes à rebours, chez FayardHubert Védrines place l’écologie non seulement en tête des principaux défis que l’humanité doit affronter, mais celui dont la solution conditionne celle de tous les autres. C’est l’écologie, écrit-il, « qui commande tout le reste, même si ce sujet ennuie au plus haut point ceux qui vivent de et pour la politique. »

Le sujet fait plus que les ennuyer tant il leur est difficile de substituer au confort de la promesse d’abondance, l’impopularité de la nécessaire révolution de nos modes de production et de consommation. Révolution copernicienne – l’adjectif si souvent galvaudé ici s’impose –  devenue incontournable en raison de la finitude de la planète… et de l’explosion démographique.

C’est le second grand choc qui, pour Védrines, se profile à l’horizon. En 2050 l’Afrique comptera plus de 2,4 milliards d’habitants – un quart de l’humanité – et l’Europe à peine 500 millions. « D’où, écrit-il, le spectre d’un suicide démographique européen et celui d’un débordement brutal des zones de haute pression démographique de l’ancien Sud sur les zones de basse pression, d’une sorte d’invasion moderne, lente mais inéluctable, impossible à endiguer comme une montée des eaux. »

Environnement et démographie sont évidemment liés. Pour ne prendre que cet aspect, le réchauffement climatique ne peut qu’aggraver les difficultés des cultures vivrières en Afrique alors qu’elle doit, dans le même temps, faire face à l’accroissement rapide de sa population. La résultante de cet effet de ciseaux est proprement imprévisible, mais il y a tout lieu de penser qu’elle nous fera entrer dans une ère de bouleversements planétaires.

Védrines esquisse un programme européen et mondial pour sortir de l’impasse qui ne manque pas de cohérence, mais à sa lecture on ne parvient pas à discerner l’existence d’une volonté politique indispensable à sa mise en œuvre. L’environnement donne lieu à de vertueuses rencontres internationales, mais leurs participants, sitôt rentrés dans leur pays, mesurent les limites de leur pouvoir en la matière. Ce qu’ils devraient changer – et ce très rapidement –  est le produit d’un système mû par des intérêts dont la force excède celle des États, système dont ils sont, à quelques exceptions près, de fervents soutiens.

Je pense que Bruno Latour, professeur émérite de Sciences Po, met le doigt sur la question des questions : « tout se passe, écrit-il, comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les « élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer. Depuis les années 80, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. » (Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, nov. 2017).

 

Dans mon précédent blog sur l’affaire Benalla, j’ai déploré trop vite la rareté de la parole des psychanalystes dans l’espace public. En effet, un ami me signale la parution dans Politis d’un article de Roland Gori intitulé Macron ne trouve sa limite qu’en lui-même. Je ne saurais trop conseiller la lecture de ce texte que l’on trouvera sur internet. Roland Gori publiera le 12 septembre un livre, La nudité du pouvoir, de quoi le moment Macron est-il le symptôme. J’en parlerai évidemment.

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s