Limitation de vitesse

90 km h ou 80 sur la route ? Je suis pour l’adoption du second chiffre car la vitesse n’est pas sans rapport avec le nombre des victimes d’accidents de la circulation et, bien que personne ou presque ne l’a noté, la pollution. Le moindre gain dans ces deux domaines est précieux.

Alors pourquoi tant de passion dans le débat sur la perte de temps dont sont victimes les automobilistes ? Elle tient au fait que la vitesse au volant n’est qu’une des manifestations d’un comportement général, devenu en quelque sorte « naturel ». C’est toute notre vie qui est pressée – au deux sens du terme – et emportée dans un tourbillon d’obligations, de sollicitations, d’attentes, d’informations, de promesses.

Tout dans cet écheveau est marqué du sceau de l’urgence. Il n’est qu’à voir avec quelle avidité les spectateurs des salles obscures se jettent sur leur portable dès la dernière image, quand ils ne l’ont pas consulté au cours de la séance. Plus vite, toujours plus vite : l’obligation d’accélérer sans cesse nous dépossède de la maîtrise du temps. La vitesse n’est plus de l’ordre des moyens pour atteindre un but, elle est devenue le but lui-même et elle rend difficile la distinction, dans les comportements auxquels elle conduit, entre ce qui relève du désir du sujet et ce qui lui est imposé de l’extérieur.

Les conséquences de cette évolution sont paradoxales et souvent ubuesques. Ainsi nous  avons toujours l’impression de manquer de temps pour jouir du temps gagné grâce à la technique. Pourquoi, en effet, l’automobiliste qui se plaint de perdre 3 ou 4 minutes sur un parcours de 40 kms, ne se réjouirait-il pas d’un gain du même ordre pour écouter France Culture ou un CD sur son autoradio ? Ou – et c’est tout aussi enrichissant – user de la réduction de sa vitesse pour donner plus de liberté à son esprit et lui permettre, par exemple, de s’attarder sur les paysages.

La nécessité d’aller de plus en plus vite n’est donc pas le passage obligé pour la conquête d’une vie meilleure. L’impératif vient d’ailleurs. Le véritable maître des horloges c’est l’économie. Le capitalisme a triomphé parce qu’il a pris au pied de la lettre ce dogme : le temps c’est de l’argent. Il en a fait la règle de son fonctionnement, depuis les places boursières qui, pour régir les flux financiers mondiaux, opèrent au centième de seconde jusqu’aux entrepôts de la grande distribution dont les employés voient leur temps de travail numériquement calibré à la minute près.

On objectera que la majorité des victimes de ce système est pour le moins consentante. Oui, elle a besoin de manger. Mais la raison la plus importante est à chercher du côté de son imaginaire. L’accroissement de la vitesse en matière d’innovation, de production et de diffusion des objets et des services a réduit, et même semble avoir aboli, la distance entre ces derniers et le désir d’en jouir. Le « plus en plus vite » débouche sur le « tout tout de suite ».

Pour le plus grand nombre ce « tout tout de suite » est un leurre, une promesse non gagée qui repose sur le présupposé qu’elle se réalisera demain… s‘ils contribuent à l’augmentation des profits aujourd’hui. L’actuelle euphorie du CAC 40 atteste le succès de ce jeu de dupes. Cette rétribution à effets différés – un grand classique du capitalisme – trouve toujours un public, tant il est difficile de vivre sans une grande espérance qui sublime l’ordinaire des jours.

Ce que le sujet sacrifie à l’attente de ce nouvel avenir radieux il le paie de troubles dits psychosociaux, fruit de la précarisation et de l’intensification du travail. Surtout de sa perte de sens que la foi consumériste parvient de moins en moins à compenser. C’est pourquoi grandit le nombre de gens qui lèvent le pied, se retirent de la course et décident de se consacrer à une activité pourvoyeuse de ce plaisir irremplaçable d’être dans ce que l’on fait. C’est une source d’optimisme qu’approvisionne également l’émergence de luttes précises et de résistances diffuses, de formes de vie nouvelles et d’infimes rébellions, de militants résolus et de citoyens ordinaires animés du souci de promouvoir de nouveaux rapports sociaux en opposition ou en marge du système marchand.

 

 

Publicités

Une réflexion sur “Limitation de vitesse

  1. Sujet immense que l’usage que nous faisons du temps libre, de ce que le patron de TF1 naguère appelait « le temps de cerveau disponible ». Ce qui définit le maître par rapport à l’esclave est entre autres « la libre disposition de son temps ». Le combat du mouvement ouvrier pour la réduction du temps de travail a débouché sur de réelles victoires. L’Éducation populaire a essayé d’en tirer parti pour donner à chacun les moyens de son émancipation. Le néo-libéralisme a repris d’une main ce qu’il avait lâché de l’autre.
    Juste une note d’actualité: actuellement à Dacca, capitale du Bangladesh, de très grandes manifestations se déroulent pour la diminution de la vitesse routière et la régulation du trafic. L’incurie des autorités cause des milliers de morts de piétons par an. La police réprime durement ces manifestants anti-régime. Matière à rire ou à méditer.
    Des dizaines de livres américains enseignent comment ralentir pour devenir plus performant. Le capitalisme est tellement flexible qu’il peut même accaparer la lenteur, mettre la main sur le mouvement le mouvement émergent « Slow down ».

    Une expérience personnelle : un jour de vacances avec deux nièces de moins de 10 ans. Après le petit déjeuner : « Qu »est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » Réponse « Rien. » Les gamines, d’abord interloquées, inventent un jeu, un petit théâtre de marionnettes où chacune joue à tour de rôle la maîtresse. Elles parlent une langue elle aussi forgée de toutes pièces. A 20 ans, elle manifestent une intense curiosité du monde et, ce qui va avec, des engagements forts dans la solidarité. Je me plais à penser que des germes de liberté ont poussé.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.