Un milliard de survivants

Mon blog du 1er août (Un temps de saison) sur le réchauffement climatique m’a valu des critiques. J’aurais surestimé les périls, mais c’est surtout la citation empruntée à Bruno Latour qui est incriminée. Tirée de son livre Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, elle résume son hypothèse : les classes dirigeantes estimeraient que, dans un avenir relativement proche, il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste des habitants. Et Latour d’en conclure qu’elles tiendraient désormais pour inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où tous les hommes pourraient également prospérer.

Certains ont cru déceler dans cette réflexion un mélange de « populisme » (l’attaque contre les « élites ») et de théorie du complot (l’abandon délibéré d’une partie de la population du globe aux conséquences meurtrières du réchauffement climatique). Or – et c’est la donnée essentielle du problème – il n’est nul besoin de complot pour que cet abandon se concrétise. Rien de commun avec l’élimination des Juifs d’Europe par les nazis qui avait nécessité une prise de décision politique (la conférence de Wannsee en janvier 1942) et une planification méticuleuse.

Que le réchauffement suive son petit bonhomme de chemin jusqu’à une hausse moyenne de 4,5°C et la terre ne pourra plus abriter qu’un milliard d’habitants. Cette estimation de Hans Joachim Schellnhber, directeur du Potsdam Institue for Climate Impact Research, est l’un des nombreux cris d’alarme lancés cet été par les scientifiques. Il rejoint l’approche de ceux qui ont annoncé qu’au 1er août, nous avions épuisé ce que la terre est capable de régénérer en une année.

Un milliard de survivants… alors que selon les prévisions démographiques le globe devrait compter, à la fin du siècle, 8 à 9 milliards d’habitants. Nous sommes loin des précédents bouleversements climatiques qui en affectaient quelques dizaines ou centaines de millions.

Les « classes dirigeantes », pour reprendre la terminologie de Latour, n’ignorent pas la portée cruciale des enjeux écologiques. C’est pour cela qu’elles se réunissent périodiquement en conférences mondiales et prennent des engagements… dont elles savent qu’ils ne seront pas tenus.

Donald Trump se détache du lot par son cynisme et Emmanuel Macron par son réalisme. « Le temps du déni est révolu, écrit-il. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre la bataille contre le changement climatique, nous sommes en train de perdre la bataille contre l’effondrement de la biodiversité. » (Vidéo postée le 24 mars dernier sur son compte Twitter à l’occasion de la journée de la biodiversité).

Une situation que vient de confirmer M. Hulot : « Ne disons pas que la France a fait reculer l’utilisation des pesticides. Ce n’est pas vrai. Il en des pesticides comme de nos gaz à effet de serre : pour l’instant, les trajectoires ne sont pas bonnes. » (Libération, 13/8/18). Le ministre de l’écologie, ministre d’État, a tout à fait raison d’en appeler à la responsabilité personnelle de chaque citoyen. Mais n’est-ce pas espérer vider la mer avec une petite cuillère lorsqu’au niveau politique le plus élevé le constat d’échec ne provoque pas le sursaut salutaire qui s’imposerait.

Les électeurs ne seraient pas disposés à entendre des vérités extrêmement dérangeantes ? C’est exact, mais n’est-ce pas pour cette raison : en les pressant de tout considérer à travers le prisme des prétendus impératifs de l’économie, ils se sont  détournés de la réflexion morale et politique sur le monde dans lequel ils veulent vivre, laquelle, désormais, ne peut plus être séparée d’une estimation réaliste des ressources dont dispose la planète.

E. Macron est dans un « en même temps » parfaitement contradictoire. Il doit choisir soit de continuer à faciliter le « libre » jeu des lois du marché dont l’inadéquation aux nouveaux enjeux civilisationnels est aggravée par ces pousse-au-crime que sont les lobbys (voir notamment les récents scandales des industries automobile et chimique), soit d’assumer pleinement sa responsabilité écologique.

Celle-ci risque de passer au second plan s’il se borne à surfer sur le sentiment de beaucoup  de nos concitoyens pour qui, si danger il y a, il n’est ni aussi grave ni aussi urgent qu’on le dit et caressent l’idée qu’on finira bien par « trouver quelque chose » pour l’écarter. En raison de l’inégalité sociale devant les effets du réchauffement climatique, ce comportement est précisément celui que Bruno Latour qualifie d’abandon d’un horizon commun où tous les hommes pourraient également prospérer.

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