Malraux reviens !

L’acteur et metteur en scène Robin Renucci ainsi que huit autres représentants d’associations culturelles ont publié une tribune (Le Monde du 8/8) dans laquelle ils accusent la politique présidentielle d’affaiblir délibérément le ministère de la culture. On savait Françoise Nyssen critiquée notamment pour son manque d’expérience politique et la gestion de son ministère, mais de là à voir la main d’E. Macron dans les difficultés qu’elle rencontre, il y a un pas. (Je laisse de côté les irrégularités dont la patronne d’Actes Sud est soupçonnée).

Ce pas est résolument franchi par les signataires de ce texte. Je les cite : « Il nous apparaît clairement que le président ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis l’Elysée, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui pilotent en coulisse la réforme de son administration et repensent sa politique. »

Là comme ailleurs des réformes sont sans doute nécessaires, mais le véritable objectif d’E. Macron c’est de provoquer une rupture qui ravalerait le ministère au rang de simple exécutant « d’une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en région » et « qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. »

Les auteurs de la tribune dénoncent « la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner – via le PassCulture – la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. » Réduire le champ d’application des services publics et livrer le terrain ainsi dégagé aux intérêts privés, telle est en effet l’essence du macronisme.

La visée n’est pas qu’économique. Si rien ne vient stopper ce processus, le devenir de la société française ne relèvera plus de la responsabilité des politiques mais sera le résultat aléatoire du « libre » jeu des forces dominantes de l’économie et de la finance. Fini le citoyen, place à l’homo economicus.

On discerne aisément les gagnants et les perdants de ce que prépare le pouvoir dans le domaine culturel. La remise en cause du travail des acteurs de terrain pour l’accès au meilleur de la création artistique laissera le champ libre à la consommation de masse des produits culturels délibérément formatés pour « faire des sous ». Parmi ces produits tout n’est évidemment pas à jeter, mais le meilleur est de plus en plus submergé par le flot montant de la médiocrité. La fausse monnaie chasse la bonne.

La distinction d’André Malraux entre ce qu’il nomme les « arts d’assouvissement » et les arts proprement dits redevient d’actualité pour définir l’esprit d’une politique culturelle conquérante. « Le domaine de l’assouvissement, écrit-il, n’est pas un domaine de valeurs, mais de sensations ; il ne connaît qu’une succession d’instants, alors qu’arts et civilisations ont lié l’homme à la durée sinon à l’éternité, et tendu à faire de lui autre chose que l’habitant comblé d’un univers absurde (…)  les arts d’assouvissement ignorent ou rendent impossible la transcendance esthétique, tout incapables qu’ils sont de « rendre présent » le monde auquel fait accéder la véritable création artistique. » (Les Voix du silence, Bibliothèque de la Pléiade).

Après la Libération un large consensus politique, inspiré par l’esprit du programme du Conseil national de la résistance, prévalut pour considérer que la formation d’individus capables de s’émanciper de destins tracés par leur condition originelle devait être au cœur de l’ambition démocratique. Ce passé n’a rien d’un chemin bordé de roses, toutefois on y regardait à deux fois avant de s’en prendre à cet objectif et un dialogue exigeant entre les acteurs de terrain et le ministère se maintint tant bien que mal.

C’est ce dialogue que les « hommes du Président » ont pour mission de court-circuiter, avant de le reléguer au magasin des accessoires. De ce que dit Renucci de leurs méthodes, on imagine sans peine l’arrogance de ces porteurs de la pensée du patron et, à ce titre,  l’état d’esprit qu’ils font régner.

On ne peut pas ne pas penser à l' »affaire Benalla » dont l’importance tient moins aux faits et gestes de ce dernier qu’à ce qu’elle révèle de la conception de la pratique du pouvoir au plus haut niveau. Même le prudent Figaro (20/8) fait le rapprochement dans un article d’Éric Gros, titré le « triste exemple du ministère de la culture ». Mais les missi dominici culturels sont d’une autre efficacité que l’impétueux garde du corps présidentiel : usinés par l’ENA ils sont, eux, dûment mandatés pour déployer leur zèle technocratique.

 

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Une réflexion sur “Malraux reviens !

  1. Nous avons à l’université et dans le milieu de la recherche l’équivalent des « arts d’assouvissement », concocté par des chargés de mission qui ne sont jamais passés par l’université. Là ce n’est pas Malraux qu’on regrette, mais simplement Edgar Faure ; ça devient inquiétant.

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