Les âmes mortes

Les bons films sur le travail sont relativement rares car les réalisateurs qui ont abordé ce sujet ont trop souvent cédé à l’affichage de bons sentiments. Rien de tel dans Une valse dans les allées du cinéaste allemand Thomas Studer. Ce film actuellement sur les écrans traite, avec une parfaite maîtrise de la mise en scène, du travail aliénant tel qu’il fleurit à notre époque. Pas de pathos à propos de la notion philosophique d’aliénation, mais sa perception sensible – une perception de l’intérieur, pourrait-on dire – de la manière dont elle est vécue par les membres d’une équipe de manutentionnaires en grande surface.

Ce sentiment provient de l’extrême indigence de leur activité, limitée à un petit nombre de gestes à l’infini répétés pour approvisionner au moyen de charriots élévateurs, des rayons où l’accumulation des multiples variétés de pâtes, de boissons gazeuses ou non,  de produits d’entretien, de sucreries leur renvoie l’image de leur condition, celle de soutiers d’une société d’abondance. Ce film a quelque chose des Temps modernes, mais transposés dans le monde contemporain d’une manière qui rappelle le néo-réalisme italien de l’immédiat après-guerre.

À la différence du chef-d’œuvre de Chaplin Une valse dans les allées suinte un ennui poisseux qui créée, chez le spectateur, un malaise croissant à mesure qu’il prend conscience de la solitude des personnages et de leur vide existentiel. Tel l’un de ces trous noirs qu’on rencontre dans l’univers, leur lieu de travail les engloutit corps et âmes. Il les façonne à son image. Alors vient cette interrogation chargée de révolte : est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Oui, c’est ainsi pour beaucoup, en tout cas pour un nombre plus élevé que nous le supposons. Studer s’est appliqué à dépeindre une situation des plus ordinaire, bien aidé en cela par des comédiens de grand talent.

Non, il nous montre des Allemands, de ces travailleurs allemands dont on nous dit que leur sort est des plus enviables car eux, à la différence des « Gaulois », ont accepté les « réformes ». Hasard du calendrier : dans le film de Lee Chang-Dong, Burning, sorti cette semaine, une brève scène d’embauche sur un chantier sud-coréen confirme le caractère universel de la condition de l’homme traité comme une chose.

Certains de ces valseurs dans les allées cabossés par la vie avaient espéré, grâce à leur boulot,  prendre un nouveau départ. Mais quand rien ne fera que demain ne sera pas la copie conforme d’un aujourd’hui sans relief, sur quoi prendre appui pour rebondir ? On dira que c’est affaire de tempérament personnel et qu’à conditions égales certains s’en sortent. C’est exact. Mais lorsque l’aliénation liée au travail, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, touche un pourcentage très important des salariés, l’incidence des facteurs individuels se réduit d’autant.

Ces manutentionnaires appartiennent à la catégorie définie par E. Macron comme « ceux qui ne sont rien » par opposition à « ceux qui réussissent » (1). L’un d’eux a d’ailleurs partagé ce constat et en a tiré la conclusion logique : il se suicide. On ne peut pas ne pas penser aux âmes mortes pour reprendre le titre d’un roman du grand écrivain russe Nicolas Gogol. Ces âmes mortes étaient celles des serfs, morts ou vivants, ainsi que de tous ceux qui, dans la Russie du XIXième siècle, contribuaient à les maintenir dans le rien.

Dans le film de Thomas Studer les perdants sont des perdants tels que les produit un certain ordre social. Leur sort est une plaie vive qui questionne sur le fond l’échelle des valeurs de ce type d’ordre social et en premier lieu ce qu’il met sous le mot réussite en termes de contenu humain et d’apport pour la collectivité.

 

1.- Déclaration devant un parterre d’entrepreneurs lors de l’inauguration, le 29/6/17, de l’incubateur de start-up de la halle Freyssinet.

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