Pères et maires

Les démissions de maires se propagent, leur renoncement à un nouveau mandat se multiplie et le taux de l’abstention aux élections municipales s’accroît : on peut parler de situation préoccupante à propos d’une institution qui, jusqu’alors, avait semblé échapper à la crise de la représentation politique.

Ses causes sont largement connues. Les municipalités, souvent contraintes de faire plus avec moins, voient leurs activités de plus en plus corsetées par une orientation et des obligations venues d’en haut qui limitent leur prise en compte des besoins et des aspirations de la population.

Il s’agit encore et toujours de réduire le périmètre des services publics en faisant croire aux administrés que le « privé » fera mieux et à meilleur marché. Or, l’accès aux activités privatisées leur coûtera souvent plus cher que lorsque celles-ci étaient, dans une  proportion plus ou moins grande, subventionnées par les impôts. En effet, à leur prix de revient s’ajoutera la rémunération du capital. C’est ainsi que les usagers des autoroutes alimentent, lorsqu’ils achètent leur ticket, les confortables dividendes versés aux actionnaires des entreprises concessionnaires.  L’idée d’indexer partiellement le salaire des préfets sur les « économies » réalisées par les collectivités territoriales transformerait ces derniers en auxiliaires du CAC 40 rétribués par les contribuables.

Mais ces réalités n’expliquent pas à elles seules le malaise des maires. Celui-ci comporte en arrière-plan une évolution profonde des mentalités. Beaucoup de maires attribuent leur lassitude au fait que chez leurs administrés le consommateur a pris le pas sur le citoyen et ne s’intéresse aux affaires de la cité que lorsque son intérêt personnel est en jeu. Et là leurs exigences peuvent s’accompagner d’une certaine violence.

Les maires se trouvent ainsi aux premières loges pour affronter une situation générale qui découle de l’inégalable promesse de la société contemporaine : l’effacement de la distance entre les désirs de chacun et leur satisfaction. Certes personne n’ignore son caractère fallacieux mais, comme pour le rêve américain d’antan, tout le monde veut y croire. D’où un fonds d’impatience – de type infantile – chez les administrés et leur difficulté, pour ne pas dire leur incapacité, à s’inscrire dans un projet commun, susceptible de transcender les intérêts immédiats et les égoïsmes. Notons au passage que c’est là l’obstacle majeur auquel se heurte la prise de conscience de l’urgence et du caractère vital des impératifs écologiques.

Les causes de cette évolution sont multiples et profondes. J’ai intitulé ce texte Pères et maires pour pointer la part qui revient à l’effondrement de la figure paternelle de l’autorité. Cette dernière a, dans le temps long de l’histoire, constitué la matrice de toute autorité. Le privilège de l’âge me permet de mesurer le gouffre qui s’est progressivement creusé depuis l’époque de mon enfance où le maire, l’instituteur, le médecin, le curé bénéficiaient spontanément d’un respect et d’une écoute de la part des gens comme s’ils avaient été investis de la mission de prolonger le rôle joué par leur père pour faire d’eux des adultes.

Il n’y a aucune raison de regretter ces temps et on ny reviendra pas. Les changements intervenus sont ambivalents. S’ils comportent les aspects évoqués ci-dessus, ils ont, par ailleurs, enrichi la notion de liberté individuelle. Ils constituent une émancipation, notion centrale du livre que Pierre Rosanvallon vient de publier Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018. Il s’y félicite de la « sortie du patriarcat » mais souligne la nécessité « de construire ou de reconstruire des rapports sociaux ouvrant la possibilité de vivre des libertés ensemble ».

 

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